jeudi 13 novembre 2008
Banlieue« On fait du symbolique »
Jacques Donzelot, 65 ans, est un sociologue de l'urbain, maître de conférences à l'université Paris 10 Nanterre. Son ouvrage « Quand la ville se défait. Quelle politique face à la crise des banlieues ? » est sorti en poche cette année (Points Seuil).
Sud Ouest. Le plan «_Espoir Banlieues_» n’est-il pas un épisode de plus dans la litanie de ceux qui ont voulu traiter le problème_?
Jacques Donzelot. Il y a une indéniable singularité de ce plan, malheureusement gâchée par des contradictions et une insuffisance flagrante des moyens. Ce qu’il y a de nouveau tient à une prise en compte effective de l’effet ghetto dont pâtissent les cités et de la nécessité d’agir sur les gens et pas seulement sur les lieux. De la nécessité d’offrir des opportunités et non plus seulement de viser à faire disparaître les bâtiments –tours et barres- qui symbolisent le ghetto et font de l’ombre à la réputation d’une commune. Surgissant après le lancement en 2003 du plan de rénovation urbaine de Borloo, les émeutes de 2005 avaient bien montré qu’il ne suffisait pas de traiter les lieux, ni de lancer des opérations de démolition et de reconstruction pour répondre au problème. Pire, conduits sans une véritable prise en compte des habitants de ces cités, ces chantiers y avaient plus semé le désarroi qu’ils n’avaient soulevé un espoir. Cela ne signifie pas qu’il fallait éviter cette rénovation mais la conduire tout autrement, patiemment et en se donnant les moyens d’une association non fictive des habitants. Mais surtout, cette démarche souffrait de son caractère unilatéral. Quand on a affaire à une population qui se trouve reléguée dans un espace enclavé ou excentré, le problème est de venir à bout des « murs » qui symbolisent cette exclusion et cela suppose d’agir des deux côtés si l’on veut éviter de générer un sentiment d’agression ou de tromperie. Du dehors vers le dedans pour y faire pénétrer un autre mode d’habitat, une autre population , des services attractifs pour des habitants du dehors. Là est le rôle de la rénovation. Mais elle n’est vécue positivement que si, en même temps, on met en place des moyens pour permettre aux gens de l’intérieur de franchir ces murs, des opportunités d’emploi, de formation, de scolarisation qui offrent une alternative au repli défensif sur le territoire de la cité. Le territoire que l’on s’approprie parce que l’on ne se sent plus vraiment de là-bas, le pays d’où l’on vient, ni vraiment d’ici , le pays où l’on habite, qui ne vous fait pas une place, mais seulement de ce lieu-là, la cité, que l’on érige en forteresse et en prison à la fois.
L’intérêt du « plan banlieue » tient à ce qu’il met l’accent sur cet aspect de l’ouverture sur le dehors pour les gens de la cité avec les moyens de l’emploi (les fameux contrats d’autonomisation), de l’école (les internats, l’accès aux lycées de qualité, le busing) et le désenclavement par les transports.
Cette réelle prise en compte du problème quant à sa nature n’est malheureusement pas assortie de moyens convaincants. Dans le domaine du désenclavement, c’est carrément dérisoire. Les politiques de l’emploi et scolaire sont à peine esquissées ou purement expérimentales sans que l’on sache s’il y va d’un souci de prudence pragmatique ou de mesquinerie dans les financements. Seule la politique de répression anti-émeute semble avoir avancé à grands pas et faire l’objet d’une communication assurée de la part du gouvernement.
La limitation à 215 quartiers est-elle suffisante_?
Le découpage et le redécoupage des quartiers de la politique de la ville figurent parmi les exercices favoris des technocrates depuis le plan Juppé de « relance de la politique de la ville ». Faut-il viser large pour mieux prévenir la dégradation de quartiers menacés ? Ou faire varier l’effort en fonction de la gravité des situations ou encore cibler l’action sur les cas les plus durs afin de produire un résultat sensible qui évite l’effet de saupoudrage ? La solution choisie avec « le plan banlieue » est évidemment cette dernière. On pourrait y souscrire si elle avait officiellement un caractère démonstratif, exemplaire, et surtout si elle engageait les élus et les habitants dans une mobilisation effective. Ici, on a plutôt l’impression d’une action par décret qui fait du symbolique plus que de l’exemplaire : Parce que l’innovation n’est pas recherchée du côté des populations ni de la vie associative, et que seules les administrations sont vraiment sollicitées. Et ces partenariats imposés d’en haut, sans une dynamique locale impulsée par des professionnels de l’organisation de l’action collective, sont généralement décevants et tardent, à tout le moins, à produire des effets. C’est la dimension trop « top down » de cette politique qui fait problème, non équilibrée par une démarche « bottom up » selon le vocabulaire anglais de rigueur sur le sujet.
L’accent mis sur l’emploi est-il adapté à la crise des banlieues ?
Oui, incontestablement, le problème est bien là. Et la formule d’action retenue, avec ces contrats d’autonomie, n’est guère critiquable. D’autant qu’elle emprunte ses recettes aux pays qui ont à se battre contre les formes les plus dures de ghettoïsation des jeunes . La formule même de « contrat d’autonomisation » a été inventée dans le cadre du programme HOPE VI, aux USA, où elle est offerte aux gens qui habitent des immeubles sociaux voués à une opération de rénovation. Ces gens n’ont pas d’emploi mais veulent toutefois bénéficier du réaménagement général d’un quartier plutôt que se voir relogé dans un autre logement social non rénové. Se soumettre à ce programme est une condition pour leur maintien dans les lieux, qui leur donne le droit à s’impliquer dans l’ensemble de la rénovation. Soit une logique de donnant donnant. C’est que le problème d’un quartier devient grave quand… le non travail y devient la norme, quand plus personne n’y croit parmi les jeunes de 18 à 26 ans. Faire appel, par voie de concours, aux agences privées pour identifier d’abord ceux qui ont ainsi renoncé, pour les préparer à intégrer les règles de l’emploi, à éviter l’abandon classique de celui-ci au bout de trois mois, puis ne rémunérer les agences en question qu’à raison de leurs résultats est sans doute le seul moyen d’aller au-delà des limites atteintes par les agences publiques et les missions pour l’emploi.
La difficulté vient de la conjoncture qui réduit les offres d’intérim. Quelques grandes firmes prospectent ces quartiers pour y rechercher un personnel particulièrement motivé mais qui n’est justement pas celui qui pose le plus de problèmes, parce que diplômé. Pour le reste, on ne voit pas quel va être le vrai bénéfice pour les jeunes visés par les contrats d’autonomisation… sinon un accès plus ou moins favorisé aux seuls emplois subventionnés.
Le busing est-il un gadget ?
Le busing est tout sauf un gadget si l’on considère sa déjà longue histoire aux USA où il démarre en 1954 ! Le raisonnement qui a présidé à sa naissance est le suivant : la scolarisation séparée des enfants noirs leur nuit car elle va de pair avec le sentiment de leur moindre valeur et donc un moindre investissement de ceux-ci dans le travail d’acquisition des connaissances. Soit un raisonnement qui dénonce la séparation au nom de ses effets pédagogiques. La mise en œuvre du busing a été longue et pénible. Il a produit des résultats souvent discutés mais qui ont trouvé récemment un point d’appui convaincant avec la théorie du school mix. Soit une formule anglo-saxonne encore, qui sert à résumer le bénéfice que chaque élève trouve du fait d’une composition équilibrée des classes scolaires. Il y a un réel avantage à éviter les classes trop homogènes et particulièrement, bien sûr, celles composées d’enfants pauvres et membres de minorités ethniques. C’était une quasi-évidence. C’est à présent une certitude démontrée. Repenser la composition sociale des collèges en fonction de cette considération pourrait devenir une obligation dans la perspective de l’amélioration de l’égalité des chances. Ce n’est pas exactement le but de la petite expérimentation du busing sur cinquante écoles primaires en cours moyen. Mais comme nous vivons dans un pays où la carte scolaire est une religion républicaine que nous ne savons pas comment modifier sans risquer de faire pire, mieux vaut commencer par des expérimentations modestes mais susceptibles de fournir des résultats et de justifier des démarches plus audacieuses. Une analyse conduite sur la ville de Montpellier par Geneviève Zoïa et Laurent Visier a fourni un éclairage important à cet égard (Geneviève Zoïa et Laurent Visier : « la carte scolaire et le territoire urbain » Puf novembre 2008).
Quid du « plan Marshall » promis avant les présidentielles ?
Cette formule a connu une grande fortune dans les années 90 et revient rituellement. Son attrait électoral provient de la réussite quasi-magique dudit plan Marshall dans l’après guerre, qui avait joué un rôle décisif dans la relance de l’économie européenne par les Etats-Unis. A quoi tint ce succès ? A deux éléments : l’argent déversé sur des pays qui manquaient de moyens d’investissement tout en ayant une force de travail déterminée et, ce qu’on oublie souvent, un accueil de la main d’œuvre européenne aux Etats-Unis afin qu’une partie d’entre elle apprenne les nouvelles techniques d’organisation du travail qui faisaient le succès de l’économie américaine.
Quel rapport avec nos banlieues ? Injecter massivement de l’argent dans les banlieues ne peut avoir pour sens d’y développer une capacité économique que si les entreprises suivent et le font pour autre chose que l’effet d’aubaine apporté par les zones franches urbaines dont on connaît le médiocre résultat. Par contre, fournir un effort massif de formation des jeunes de ces cités pour qu’ils puissent trouver de l’emploi ailleurs constituerait une reprise intelligente de l’esprit dudit plan Marshall.
Recueilli par J.D.R.
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