lundi 26 octobre 2009
Un coup de tonnerre dans la mémoire
BÈGLES. Destruction, hier, de la troisième des quatre tours de la cité Yves-Farge
Devant l'entrée de ce qui fut la chapelle Sainte-Marie, les anciens combattants de la Fnaca se retrouvent pour un déjeuner entre amis. Gérard n'a pas oublié son appareil photo : « De là, on va voir le nuage de poussière ! » André, le clairon, reste curieux, mais pas plus ému que cela : « Il y avait quatre tours construites au milieu des années 60 ; alors voilà, on monte et puis après on démolit quand ça plaît plus ! » Un troisième « aurait beaucoup à dire », mais préfère ne rien dire. Inutile d'insister.
Nous sommes à Bègles, tout près du boulevard Jean-Jacques Bosc, à quelque 300 mètres de la cité Yves-Farge dont la troisième des quatre tours est promise à la destruction par explosion dans les minutes qui suivent. Cela dans le cadre de l'Opération de rénovation urbaine.
« Mes meilleures années » Pour rejoindre les sites à « point de vue », on passe devant le bar-PMU « des Boulevards ».
Là, en ce dimanche matin, personne ne s'intéresse à cette destruction promise comme spectaculaire. Qu'est-ce qui pourrait détourner d'une petite « mousse » bien fraîche? Dans ce secteur, 350 à 400 personnes sont en attente du déclenchement de l'explosion de la tour F avec ses 54 logements, opération techniquement définie comme « foudroyage ». 110 kg d'explosifs ont été installés, sous la direction de la société spécialisée SAEMCIB.
Le public est maintenu hors d'un périmètre de 200 mètres sécurisé par la police, appareils photo en batterie. D'anciens habitants de ces tours, mais aussi pas mal de curieux venus d'autres communes. Moura, jeune mère de famille, est émue : « Cette tour, c'est l'histoire de mes grands-parents arrivés d'Algérie en 1964 et installés là depuis 1967. J'y ai passé mes meilleures années ; je pleurais pour venir chez eux. Il y avait aussi, à l'époque, plus de lien social ; maintenant, c'est du chacun pour soi ! »
110 kilos d'explosifs
La sirène retentit ; les appareils photo s'arment. « Trois coups » lancent les mieux informés. Les 110 kg d'explosifs sont activés successivement, dans la seconde. Une déflagration comme la foudre à vos pieds ! Les « mousses » du bar des Boulevards vacillent. Deux jeunes filles se mettent à pleurer, stressées par ce bruit de tonnerre.
La foule se disperse lentement en même que la fumée sur le tas de gravats. La dernière des quatre tours disparaîtra dans un an. Les Terres Neuves se reconstruisent... à hauteur d'homme.
PATRICK FAURE
lundi 5 octobre 2009
Le chômage augmente moins vite en banlieue que dans le reste du pays
Entre juillet 2008 et juillet 2009, le nombre de demandeurs d'emplois dans les zones urbaines sensibles (ZUS) a augmenté de 20,7 %. Soit moins vite que le taux de chômage global sur le territoire qui, dans le même temps, augmentait de 24,3 %, selon des statistiques inédites de Pôle emploi.
Deux lectures sont possibles de ce constat. Optimiste, la première amène à observer que la situation dans les ZUS se dégrade un peu moins que dans le reste du territoire alors qu'on pouvait y craindre une chute brutale de l'emploi.
Pessimiste, la seconde conduit à relever que ces mauvais résultats s'ajoutent à des années de ségrégation et de discriminations et aggravent un environnement social déjà très dégradé.
Avec un taux de chômage qui reste globalement deux fois plus élevé en ZUS que dans le reste de la population. Et une population jeune (moins de 26 ans), dont 40 % des actifs restent sans emploi.
Grande couronne
L'analyse des dernières statistiques révèle deux enjeux majeurs. Celui des jeunes, qui sont les principales victimes de la crise. Selon Pôle emploi, le nombre de demandeurs d'emploi âgés de moins de 26 ans a augmenté de 24,8 % entre 2008 et 2009. Plus gênant, parmi eux, les diplômés à bac + 3 ou plus souffrent terriblement : la hausse du chômage atteint 44,4 % des jeunes de cette catégorie.
"Les taux de chômage ont explosé, notamment parmi les moins de 26 ans, s'inquiète Fadela Amara. Quand je suis arrivée, la situation était difficile. Avec la crise, elle est plus délicate encore. Nous devons renforcer nos interventions sur le front de l'emploi."
Le second enjeu est géographique. Toutes les ZUS ne subissent pas de la même façon les effets de la crise. Alors que l'attention est généralement fixée sur la banlieue parisienne, notamment la petite couronne, où les activités de service compensent en partie les tensions sur le secteur industriel, celle-ci apparaît plus protégée.
Certaines ZUS, en région, en grande banlieue et dans des villes moyennes, connaissent des augmentations bien plus spectaculaires. Sur la période 2007-2009, par exemple, les données collectées par l'Insee montrent que le chômage n'a quasiment pas augmenté dans des quartiers symboles comme ceux de Clichy-sous-Bois et Montfermeil, celui des Tarterêts à Corbeil-Essonnes, les "4 000" à La Courneuve, les "3 000" à Aulnay-sous-Bois ou dans les différentes cités de Villiers-le-Bel.
En revanche, des villes de grande couronne ou de province connaissent une augmentation plus forte du chômage. Dans le quartier Beauval à Meaux, par exemple ; à Saint-Christophe, à Cergy ; à la Grande Borne à Grigny ; aux Minguettes, en banlieue lyonnaise.
Derrière la crise actuelle, c'est aussi, sans doute, à une redéfinition des urgences de la politique de la ville que le gouvernement devra se préparer.
mardi 1 septembre 2009
L'étonnant casting de la table ronde "jeunes-police"
Après Luc Chatel, Brice Hortefeux et Fadela Amara ont-ils cédé à leur tour à la tentation de la mise en scène ? Le ministre de l'éducation nationale avait été filmé dans un supermarché, le 17 août, en train de dialoguer avec de pseudo clientes – en réalité des sympathisantes de l'UMP ou des employées du supermarché mobilisées pour l'occasion. Brice Hortefeux et Fadela Amara ont, eux, effectué un casting très serré pour offrir aux nombreux médias présents l'image du "consensus" autour de la table ronde organisée au ministère de l'intérieur, lundi 31 août, sur les rapports entre jeunes et policiers.
Dans l'ensemble, la vingtaine de représentants d'associations de banlieue ou de jeunesse ont fait état, au sortir de la réunion, de leur satisfaction quant à la démarche. Pouvait-il en être autrement ? La sélection avait été soigneusement préparée par les ministres, notamment Fadela Amara, secrétaire d'Etat à la ville, qui a pioché dans ses réseaux personnels. Ni putes ni soumises (NPNS), d'abord, dont l'actuelle présidente, Sihem Habchi – qui a succédé à Fadela Amara à ce poste – s'est félicitée, devant les caméras, de l'approche préventive choisie par le gouvernement. Même chose pour SOS-Racisme, resté proche de la secrétaire d'Etat: son président, Dominique Sopo, a ainsi salué le "dialogue engagé" et souhaité un "travail fructueux".
Il n'est pas sûr, toutefois, que ces déclarations aient beaucoup d'impact dans les cités: les deux associations n'y disposent que d'une implantation limitée et y font l'objet de critiques virulentes, sinon d'un profond rejet. Au moins, les habitants de banlieue connaissent-ils leur existence. Car, pour la fédération Léo Lagrange, la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ou la Coordination d'associations de l'éducation populaire (Cnajep), invités à représenter la jeunesse devant les ministres, il est à craindre que la plupart des jeunes ignorent tout de leurs activités.
PROXIMITÉ AVEC L'UMP
La légitimité des associations locales sélectionnées est à peine meilleure. En dehors d'une poignée de figures bien implantées, les ministres ont invité des interlocuteurs connus pour leur proximité avec l'UMP. Comme Raid d'aventure, placée sous le patronage de Nicolas Sarkozy et dont le président d'honneur est le sénateur UMP Serge Dassault. Ou comme l'association Zy'Va, largement financée par le conseil général des Hauts-de-Seine et pressentie par l'UMP, pendant la campagne présidentielle de 2007, pour accueillir un déplacement symbolique, et très sensible, du candidat Sarkozy en banlieue.
Quant à Driss Ait Youssef, invité au nom d'APC recrutement, il est auditeur de l'Institut national des hautes études de sécurité (INHES), un organisme rattaché au ministère de l'intérieur. Mais il s'est surtout fait connaître en conseillant Sarkozy – le fils, Jean, conseiller général UMP des Hauts-de-Seine – sur les banlieues. Entre communication et fabrication artificielle du "consensus", la frontière est parfois bien étroite.
lundi 31 août 2009
Pour Hortefeux, jeunes et police doivent «effectuer un bout de chemin l'un vers l'autre»
«Tolérance zéro pour les voyous, bavure zéro» pour police et gendarmerie...
La «table ronde» jeunesse-forces de sécurité est parvenue lundi a dégager un apparent consensus entre les associations invitées qui saluent «un dialogue engagé» et le gouvernement qui souhaite progresser vers «un respect mutuel».
Pour le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux, jeunes et police doivent «effectuer un bout de chemin l'un vers l'autre», sur la base d'un principe: «tolérance zéro pour les voyous, bavure zéro» pour police et gendarmerie.
«Le dialogue est engagé»
«Le dialogue est engagé», a confirmé Dominique Sopo, président de SOS Racisme, qui a duré près de deux heures. «Nous espérons que ce travail soit fructueux (et) qu'il permette de résoudre les problèmes abordés», a-t-il ajouté.
Le ministre a annoncé la création «avant la fin septembre, d'une équipe de conciliation composée d'une personnalité indépendante, d'un psychologue, d'un haut fonctionnaire». Objectif: intervenir ponctuellement sur le terrain en vue de désamorcer des situations de crise, susceptibles de s'aggraver.
Par ailleurs, cinq groupes de travail appelés à faire des propositions dans les deux mois ont été mis en place: «territoire, comportements et pratiques professionnelles»; «construire un nouveau respect réciproque»; «ordre, autorité, sécurité»; «égalité des chances et promotion de la diversité des forces de sécurité»; «dialogue en situation de crise».
«Il n'y a qu'une seule méthode, le 100 % respect réciproque»
Pour Sihem Habchi, présidente de Ni putes ni soumises, «la machine est en marche», alors que Djamel Guenaoui, président de l'association Changeons de regard, a «l'impression qu'il y a eu un petit coup de baguette magique qui a éclairé les idées et fait qu'on s'intéresse aux gens qui travaillent sur le terrain».
Le ministre profitera de la réunion des responsables départementaux de police et de gendarmerie, mercredi, pour «rappeler les règles de courtoisie, de bien vivre ensemble, la question du tutoiement». «Il n'y a qu'une seule méthode, le 100 % respect réciproque», a souligné le ministre de l'Intérieur.
Plus réservé sur l'issue de cette rencontre, à laquelle il «regrette» de ne pas avoir été invité, Hassan Ben M'Barek, porte-parole du collectif Banlieues respect, a toutefois annoncé qu'il ne «fermerait pas la porte à une tentative de dialogue des pouvoirs publics avec les jeunes». «On s'attendait à voir des propositions, il n'y en a pas», a-t-il déploré, mais «nous allons réfléchir à la question de savoir si nous participerons à ces commissions». Quartier Sans Cible est aussi très septique sur les résultats d'une telle rencontre.
Avec agence
vendredi 28 août 2009
Plan Espoir Banlieue : le contrat autonomie déçoit

La secrétaire d'Etat à la Ville, Fadela Amara, et le secrétaire d'Etat à l'Emploi, Laurent Wauquiez
Le gouvernement est "un peu en-dessous de son objectif" avec le "contrat autonomie" du plan Espoir Banlieue accordé depuis 2008 à 12.012 jeunes de quartiers difficiles, dont 819 ont pris pied sur le marché du travail. C'est ce qu'a indiqué le secrétariat d'Etat à la Ville mardi 25 août. Le "contrat d'autonomie" a été confié en 2008 à 35 structures privées, sélectionnées par appel d'offres, rémunérées au résultat (6.000 euros par jeune s'il retrouve du travail, une formation ou crée son entreprise). Il s'agit d'un accompagnement intensif individuel durant un an d'un jeune chercheur d'emploi. Pendant les six premiers mois, il perçoit une bourse mensuelle de 300 euros.
"Un démarrage difficile"
"Le dispositif a connu un démarrage difficile en 2008, lié à sa nouveauté et aux difficultés des opérateurs à trouver des locaux dans les quartiers concernés", estime-t-on dans l'entourage de Fadela Amara. 49,5% des objectifs 2009, soit 18.000 contrats d'autonomie visés, ont été réalisés au 17 août, et 53,4% depuis l'été 2008, soit 22.500 contrats attendus, selon la même source. Pour les 819 jeunes ayant trouvé une issue positive, 77% ont signé un contrat de travail, un CDD de six mois minimum, 19% se sont inscrits en formation et 4% ont créé une entreprise. "On a affaire à un public particulièrement difficile. A cela s'est ajoutée la crise.
Pour certains jeunes, le contrat a été prolongé, cela signifie que l'accompagnement continue, mais le jeune ne touche plus sa bourse de 300 euros au-delà de six mois", selon la même source.
En juin, le secrétariat à la Ville a aussi ajusté les modalités de paiement des opérateurs, qui se plaignaient de problèmes de trésorerie, et ont désormais droit à une avance et à être payés 40% lors de la prise en charge du jeune, puis 30% lors du placement et 30% s'il se stabilise.
mardi 7 juillet 2009
Hommage de Quartier Sans Cible à Mickael Jackson - Heal the world
vendredi 3 juillet 2009
A La Benauge, la cité veut pas craquer
Le projet de renouvellement urbain de la cité HLM de la Benauge, à Bordeaux-Bastide, a été au coeur d'une discussion virile, hier soir, entre les habitants, la mairie et les bailleurs sociaux Coligny et Aquitanis. La cité qui a reçu deux membres du gouvernement en l'espace de six mois (1) est la grande oubliée du réveil de La Bastide. En 2007, un diagnostic réalisé par l'agence d'urbanisme de la Communauté urbaine avait ouvert tous les espoirs : la vieille cité, dont les premiers bâtiments (des HLM en vraie pierre !) ont plus de 60 ans, allait enfin bénéficier d'une profonde rénovation urbaine. Depuis, les 3 000 habitants de la cité de la Benauge voient circuler les rumeurs les plus diverses : destruction de telle tour, rénovation de telle barre, relogement forcé... De quoi alimenter autant de rêves que d'inquiétude.
Superposition de projets
La Benauge est un petit territoire à la croisée de grands enjeux. Ici se superposent les projets de l'opération d'intérêt national Euratlantique, l'arrivée du futur pont Bacalan-Bastide, le triplement du nombre de trains avec la LGV (qui passe sous les fenêtres de la cité), le déménagement du collège Jacques-Ellul et enfin la construction d'une possible ligne de tramway. Voilà pourquoi le renouveau du quartier, un peu vite envisagé après les visites du tandem Devedjian-Amara, ne prendra forme que dans plusieurs années.
C'est en substance ce que Muriel Parcelier, maire adjointe de La Bastide, a expliqué hier soir aux habitants convoqués en réunion publique. Cette dernière a également annoncé l'ouverture en septembre prochain de la concertation sur la rénovation urbaine du quartier. Enfin, Aquitanis (600 logements dans la cité) et Coligny (550 logements) ont tour à tour présenté deux projets de résidences neuves dont la construction devrait démarrer en 2010.
Patience
Bref, les habitants de la Benauge ont découvert que le télescopage des grands projets va leur demander de continuer à vivre dans une cité qui craque de partout encore de longues années. D'autant que, selon Muriel Parcelier, « la décision du Conseil général de déménager le collège Ellul, avenue Thiers, dans l'ancienne Mégapole des antiquaires, va libérer un gros espace au coeur de la cité, ce qui impose de rebattre les cartes. ».
Immeubles vétustes
Dans la salle, un homme a répété environ 10 fois « tout ça, c'est bien joli, mais nous, comment on fait pour vivre ici en attendant les travaux ? » Une femme a enfoncé le clou, à l'adresse de Coligny : « Votre projet de petites maisons écolos, c'est très bien, mais comment pouvez-vous nous présenter ça alors qu'on ne peut même pas avoir des ascenseurs qui marchent dans les immeubles actuels ? On nous montre de grands projets, mais quand j'écris à Coligny pour signaler quelque chose qui ne marche pas, personne ne répond jamais ! »
À la Benauge, plusieurs immeubles sont vétustes. La barre D (10 étages), notamment, est carrément pourrie : humidité sur les murs, réparations de fortune, électricité défaillante, ascenseurs régulièrement en panne... Sa destruction avait été annoncée, mais elle n'est plus certaine. Incompréhension dans la salle. Les habitants exigent des améliorations nettes dans les immeubles actuels, avant de penser aux logements de qualité qu'on leur fait miroiter depuis longtemps. Et pour encore quelques temps donc...
(1) Patrick Devedjian, ministre du plan de relance, était venu en décembre 2008, Fadela Amara, secrétaire d'État en charge de la politique de la ville, était ici le 8 juin dernier.
mercredi 1 juillet 2009
Les petites manipulations du secrétariat d’État à la Ville
Pour améliorer le mauvais bilan des contrats d’autonomie pour l’emploi des jeunes, les services de Fadela Amara ont détourné le travail de missions locales au bénéfice d’un opérateur privé.
Jusqu’où les services de Fadela Amara sont-ils prêts à aller pour sauver les apparences et présenter un bilan honorable du plan Espoir banlieues ? Et, plus particulièrement, de l’une de ses mesures phares : les contrats d’autonomie. Ces contrats d’accompagnement dans l’emploi pour les jeunes des quartiers populaires, qu’un appel d’offres gouvernemental a offert à des opérateurs privés, devaient aboutir dans les trois ans (à partir de mai 2008) à l’embauche de 45 000 jeunes dans 35 départements. Un an après le lancement de cette « démarche volontariste », les résultats sont si loin du cap fixé par le secrétariat d’État chargé de la Politique de la ville que ce dernier n’a pas hésité à se livrer à une incroyable manipulation.
Dans les missions locales de la boucle nord des Hauts-de-Seine (Asnières, Clichy-la-Garenne, Colombes, Gennevilliers, Villeneuve-la-Garenne), les professionnels qui se battent pour trouver des emplois aux jeunes des quartiers populaires n’en reviennent toujours pas. Ils ont été victimes du détournement par le secrétariat à la Ville d’un travail commencé il y a plusieurs années avec la RATP au bénéfice de l’opérateur privé qui, dans ce territoire, gère les contrats d’autonomie : C3 Consultants.
Depuis 2002, un partenariat lie la régie des transports parisiens et les missions de la boucle nord pour recruter des conducteurs de bus. Non pour favoriser les jeunes de ce secteur - il n’y a aucune dérogation - mais pour les accompagner efficacement dans un processus qui dure de trois à six mois et qui passe par quatre étapes incontournables : un test de culture générale, des tests psychotechniques, une visite médicale et, enfin, un entretien avec le responsable d’une ligne de bus. Échouer à une des étapes condamne le candidat à ne pas représenter son dossier avant un délai d’un an. Cela étant, plus de 60 personnes ont ainsi intégré la RATP. Résultat appréciable mais insuffisant selon les professionnels. En raison de deux écueils : le laps de temps trop long entre le dépôt du dossier (déjà bien douloureux à monter) et le dernier entretien, qui provoque beaucoup « d’évaporation » de candidats ; et le test de culture générale sur lequel butent trop de novices. Grâce au Fonds d’insertion professionnelle des jeunes, les missions mettent donc en place une préparation spécifique - français, maths, connaissance de l’entreprise… - pour que le premier obstacle ne soit plus rédhibitoire. Quant à la durée du processus, une réflexion avec la RATP est engagée.
Le 4 juin, Fadela Amara visite le dépôt de bus Charlebourg à La Garenne-Colombes. La RATP a, pour l’occasion, invité quelques représentants des missions locales pour qu’ils présentent leur travail commun de recrutement de jeunes. L’exposé est si convaincant que le directeur de cabinet de la secrétaire d’État demande une note de synthèse qui lui est adressée le jour même. Le 10 juin, les missions locales de la boucle nord des Hauts-de-Seine reçoivent un mail de C3 Consultants, qui leur rappelle étrangement quelque chose. La missive commence par : « Dans le cadre de sa stratégie de recrutement, la RATP souhaite recruter 60 machinistes en contrat de professionnalisation », se poursuit par : « L’objectif de cette opération est d’accélérer et de simplifier les procédures de recrutement. En effet, à l’issue de l’information collective (prévue les 23 et 25 juin - NDLR), si la candidature est présélectionnée (sic), il sera remis le jour même une convocation pour les tests qui se tiendront le 9 juillet au siège de la RATP », et se conclut par un appel de C3 Consultants aux missions pour qu’elles lui adressent des candidatures potentielles, vu les délais très courts.
Dans les missions locales, on s’étrangle ! Le détournement est évident. La note de synthèse a effectivement retenu toute l’attention du secrétariat d’État. On ne s’attendait pas à ce qu’elle soit ainsi recyclée. Quinze jours entre le dépôt de dossier du candidat et le premier test : les professionnels des missions, depuis des années, en rêvaient. Mieux, ils oeuvraient pour sa réalisation. Mais ils n’en profiteront pas : les services de Fadela Amara ont choisi C3 Consultants pour mettre en place cette procédure accélérée. Le bénéfice espéré de ce tour de passe-passe vaut bien un coup de canif au service public de l’emploi.
Dany Stive
Toutes les difficultés rencontrées par Fadela Amara pour faire apparaître son plan Espoir banlieues comme une réussite
« Une politique à court terme »
Zine Boukriche, élu municipal à Gennevilliers, est le président de la mission locale.
Qu’évoque pour vous le détournement opéré par le secrétariat d’État à la Ville ?
Zine Boukriche. Il marque évidemment toutes les difficultés rencontrées par Fadela Amara pour faire apparaître son plan Espoir banlieues comme une réussite. Pour gonfler les chiffres des contrats d’autonomie, ses services n’hésitent pas à mettre en danger le service public de l’emploi, à savoir les missions locales. Le travail de plusieurs années est en cause. C’est d’autant plus scandaleux que l’opérateur privé est, selon son contrat, censé aller chercher « au pied des immeubles » les jeunes qui sont loin de l’emploi et non profiter du travail accompli par les missions. Dans le cadre de son obligation de résultat, cet opérateur engrange 7 500 euros pour chaque jeune placé en formation qualifiante ou dans un emploi à l’issue de son contrat. Des moyens énormes qui n’ont rien à voir avec ceux dont bénéficient les missions locales. De plus, que l’État mette ce service public dans l’obligation de fournir des listes de jeunes à cet opérateur relève de l’injonction paradoxale, de la perversité idéologique, de l’aberration économique. Pour toutes ces raisons, on ne peut que s’interroger sur l’utilisation des finances publiques sur ce dossier.
Comment les jeunes réagissent-ils face à cette situation ?
Zine Boukriche. Chaque jeune recruté par l’opérateur privé reçoit 300 euros par mois pendant six mois. Rien du côté des missions locales. Certains jeunes - encouragés par les opérateurs privés ? - clament que les missions sont nulles. De toute façon, ils regardent aujourd’hui ces deux entités comme concurrentes. La réalité est complexe. Dans la boucle nord des Hauts-de-Seine, 80 % des contrats d’autonomie ont été signés à Asnières. Ce n’est pas le fruit du hasard : C3 Consultants y a embauché d’anciens conseillers de la mission locale.
Cette concurrence est-elle de bon augure ?
Zine Boukriche. Non. En agissant ainsi, l’État s’enferme dans une politique à court terme, il joue avec le feu. L’éthique du service public n’est pas la même que celle d’une entreprise privée. Quand les opérateurs ne seront plus là, les problématiques de la ville et des territoires, elles, seront toujours présentes. On peut craindre un retour difficile pour certains jeunes dans les structures publiques. Il y a des équilibres territoriaux sur lesquels il vaut mieux ne pas agir à la légère. La situation peut se révéler facilement explosive.
Entretien réalisé par D. S.












