Quartier Sans Cible...Changeons l'image de la banlieue !

L'association Quartier Sans Cible décortique se qui se fait de mieux dans les banlieues. Elle essaye d'analyser les problématiques urbaines et donne la parole à tous les acteurs des quartiers populaires. Ensemble, changeons notre regard sur la banlieue !

vendredi 14 mars 2008

le fantasme de catégories dangereuses, voleurs, violeurs, jeunes de banlieue.

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Annie Ernaux écrivain.

Comment qualifier le climat de cet avant-printemps, de ce mois de mars dont le regretté Pierre Desproges prédisait autrefois ironiquement, «sans aucune arrière-pensée politique», qu’il ne passerait pas l’hiver ?

D’abord l’ahurissement, l’incapacité de saisir ce qui se passe et nous entraîne depuis dix mois. Dix mois seulement mais la durée, la sensation de durée ne veulent plus rien dire, non plus que la mémoire d’hier et la représentation de demain. Sarkozy dissout le passé le plus récent et rend illisible l’avenir. Il nous enferme dans un présent perpétuel d’annonces sans lendemain, de péripéties privées, dans un surgissement quasi quotidien de choses nouvelles aussitôt oubliées et remplacées par d’autres à l’image même des médias dominants qui ont favorisé, euphémisme, son élection : le virtuel et l’amnésie.

Une croisière sur le yacht d’un milliardaire, l’angine de Cécilia, un divorce, une «politique de civilisation», un remariage, l’adoption par un élève de CM2 d’un enfant juif mort en déportation, un échange d’invectives au Salon de l’agriculture : une accumulation de «jamais-vu» qui alimente sans arrêt les discours et suscite d’étranges émerveillements, Sarkozy lève tous les tabous, il est subversif.

On pourrait réagir par la dérision si l’on n’avait le pressentiment glaçant que «nous n’avons encore rien vu».

Tandis que le Parti socialiste s’indigne poliment au coup par coup, que les médias s’échinent à commenter et à décrypter le langage, le comportement du Président, à définir son «style» - le story telling, paraît-il -, que les écoliers en récréation jouent à «touche moi pas», sous l’apparent «porte nawak» des phrases et décisions présidentielles, quelque chose avance. Une subversion, en effet - mais qui n’a rien à voir avec celle de 68 -, une destruction à grande vitesse des principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité. Nous avons déjà l’inimaginable cinq ans plus tôt : un ministère de l’Identité nationale et de l’Immigration, des «quotas» d’étrangers et des tests ADN pour prouver la filiation, tout ce qu’il faut pour distinguer entre «eux» et «nous». Les «reconduites à la frontière», traduire «expulsions» musclées, se multiplient.

Et voici la «rétention de sûreté» prévoyant l’enfermement à vie par «mesure de précaution» des criminels ayant purgé leur peine de quinze ans mais susceptibles de recommencer, incarcérés donc pour des faits encore irréels ! Les sages du Conseil constitutionnel ont accepté cette loi parce qu’ils pensaient qu’elle ne pouvait pas s’appliquer avant quinze ans, et quinze ans c’est loin. Avec Nicolas Sarkozy, tout sage qu’on soit, on pense toujours trop tard. Il a demandé au plus haut magistrat de France un «moyen» pour violer un principe fondamental de la Constitution, la non-rétroactivité de la loi.

Cette tentative de coup de force, qui aurait suffi en d’autres temps à jeter au moins quelques milliers de gens dans la rue, a été en somme légitimée par l’opinion de 64 % des gens, favorables à l’application immédiate de la loi. Comment pourrait-il en être autrement dans une société prise depuis des années dans une aura d’insécurité, des discours victimaires qui alimentent le fantasme de catégories dangereuses, voleurs, violeurs, jeunes de banlieue. Mais jamais il n’est question des victimes de la «flexisécurité», de ceux qui font leurs courses chez Lidl et grattent un Millionnaire au bureau de tabac, parce qu’on ne peut pas vivre sans espérance.

Miroir du présent, une publicité pour une marque de lingettes vante la destruction de 98 % des germes et des bactéries. Mais il en reste 2 % en liberté ! Plus fort que les lingettes, Nicolas Sarkozy veut assurer une protection 100 % contre les «monstres», tout comme naguère il avait promis de nettoyer la «racaille» au Kärcher.

De la rencontre entre les peurs, du désir d’un «risque zéro» illusoire d’une grande partie des gens et de l’ambition aussi ombreuse qu’effrayante du chef de l’Etat peut naître l’acquiescement à un antihumanisme, un partage naturel entre forts et faibles, «honnêtes» et «voyous». Un retournement des consciences. Sacrifier les principes de liberté, d’égalité et de fraternité pour la tranquillité, cela s’est vu.

Le résultat de dimanche ne changera rien aux desseins d’un président qui n’a plus devant lui d’élections, sauf celles qu’il décidera au gré de son humeur. Que signifie son «je ne céderai pas» en réaction à la fin de non-recevoir du premier magistrat de France ? Un référendum ? Pour reprendre la phrase favorite d’une ancienne analyste politique, les dernières nouvelles de demain ne sont pas bonnes. A moins que…

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mercredi 20 février 2008

Michel Kokoreff : «On ne cesse de dépolitiser les émeutes»

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Recueilli par JACKY DURAND

Né en 1959, Michel Kokoreff est maître de conférences au département de sciences sociales de l’université Paris-V René Descartes et chercheur au Cesames (CNRS/Inserm). Il travaille depuis une quinzaine d’années sur les conduites et les représentations des jeunes de milieux populaires dans les quartiers pauvres. Il a publié les Mondes de la drogue (avec Dominique Duprez, Odile Jacob, 2000) ; la Force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique (Payot, 2003) ; la France en mutations. Quand l’incertitude fait société (avec Jacques Rodriguez, Payot, 2004). Il a récemment codirigé deux numéros de la revue Mouvements : «Les émeutes, et après ?» (n° 44, mars-avril 2006) et «La new droite. Une révolution néoconservatrice à la française ?» (n° 52, novembre- décembre 2007). Après avoir mené une enquête de terrain dans plusieurs communes de la Seine-Saint-Denis et un quartier populaire de Paris, il publie Sociologie des émeutes», (Payot, 2008), en librairie le 20 février.

Pourquoi un nouveau livre sur les émeutes de 2005 ?

Je trouvais intéressant de mettre en perspective ces émeutes urbaines, d’une ampleur inédite, avec les manifestations anti-CPE qui les ont prolongées, et le regain de tensions qui a entouré le pseudo-premier anniversaire des émeutes avec la campagne présidentielle. Destiné à répondre aux problèmes des banlieues, le CPE a non seulement mis dans la rue une autre jeunesse que celle des cités, mais a été perçu comme une forme d’institutionnalisation de la précarité, il a rendu possible une unité inespérée entre étudiants, salariés et syndicats. Pourtant, la victoire de Sarkozy a constitué l’épilogue de cette séquence socialement et politiquement mouvementée.

Comment expliquez-vous cette séquence ?

Ces émeutes ont cristallisé et donné à voir des processus sociaux mettant en jeu l’ensemble de la société française. Je pense aux bouleversements structurels de la France urbaine, à la paupérisation d’une fraction des classes populaires et à l’ethnicisation des rapports sociaux.

Mais je pense aussi au rapport, pour le moins ambivalent, que nous entretenons avec les banlieues et les immigrés, entre rejet et compassion, comme avec les «forces vives» de ces quartiers dont on parle, assignées à résidence symbolique à travers les figures de «l’islamisme» et du «communautarisme», tout en étant valorisées à travers celles de la «diversité». Il fallait donc aller y voir de plus près. C’est aussi le métier de sociologue. Ne serait-ce que parce qu’il ne s’est pas passé partout la même chose durant ces trois semaines.

On s’est beaucoup intéressé à leurs causes. On s’est, par contre, peu préoccupé, à quelques exceptions près, de la géographie des périls. Le conflit entre jeunes et policiers est au cœur de l’émeute. S’il a beaucoup été question des conditions de vie des premiers, on a peu étudié les conditions de travail des seconds. Le rôle des acteurs intermédiaires (médiateurs improvisés ou pas, travailleurs sociaux, militants associatifs et politiques, élus locaux…) a également été peu traité. Or leur engagement permet d’expliquer les mécanismes de diffusion différentielle des violences. D’où l’enquête de terrain conduite dans plusieurs communes de la Seine-Saint-Denis (Saint-Denis, Clichy-sous-Bois, Montfermeil) et sur ce que j’appelle une «cité de banlieue à Paris». Lorsqu’on croise le regard des acteurs en jeu, on voit à l’œuvre la violence des rapports sociaux. Au fond, l’émeute ne doit pas nous dissimuler cette violence sociale ordinaire qui se propage sans faire de bruit.

Quel bilan peut-on en tirer ?

Malgré ces actions collectives de grande ampleur, inédite dans d’autres pays européens, il semble que la société française dans son ensemble et la classe politique en particulier sont loin d’en avoir tiré toutes les leçons. Rien n’a changé plus de deux ans après dans les «quartiers». On l’a vu tout au long de 2006, puis lors des incidents graves de Villiers-le-Bel l’an dernier. L’élection de Nicolas Sarkozy marque la victoire d’une stratégie d’instrumentalisation politique des émeutes.

Les hommes politiques ont peu de stratégie payante, la sécurité en est une. Chirac en a fait l’expérience en 2002. Sarkozy, d’une certaine manière, a rejoué ce jeu en pariant sur les provocations verbales et l’indignation collective suscitées par les violences, pour mieux légitimer son discours d’ordre et passer à autre chose sans se cantonner au rôle de «premier flic de France». Cette stratégie, bien que cynique, a été gagnante. A la moindre occasion, on la verra réapparaître.

Les événements de 2005 ont-ils marqué une entrée en politique pour les jeunes émeutiers ?

On ne cesse de dépolitiser les émeutes. D’une double manière. D’un côté, en réduisant les émeutiers à des délinquants, pour faire des violences urbaines un phénomène essentiellement délictuel. D’un autre côté, en faisant de ces émeutiers des victimes d’une crise sociale, économique et urbaine, avec une vision teintée de misérabilisme des quartiers. Dans les deux cas, on passe à côté des dimensions politiques en jeu.

Comment les qualifier ?

C’est toute la difficulté. Il s’agit de considérer que l’on a affaire à des formes d’action politique non conventionnelles. Evidemment, brûler des voitures n’est pas un acte politique en soi mais il dit quelque chose. L’émotion collective, la colère, la rage, traduisent à la fois un désir de confrontation («Sarko démission») et une capacité d’interpeller l’Etat («Police partout, justice nulle part»). Il y a bien d’autres manières de le dire que la violence : par le rap, à travers le travail des militants de cité, les réseaux politisés mais non encartés, mais cela reste inaudible.

On a beaucoup dit et répété que les émeutiers n’avaient pas de revendications. Certes. Pourtant on sait ce que vit une partie non négligeable des jeunes qui habitent ces cités dégradées : le déni de citoyenneté, des humiliations ordinaires qui vont du délit de faciès au délit d’adresse. Bref, c’est un profond sentiment d’injustice et de mépris. D’où une demande d’égalité des droits, de reconnaissance, de respect.

Ces émeutes ont été un formidable court-circuit de toutes les médiations politiques, au sens conventionnel du terme. Les émeutiers et leurs relais sont arrivés à s’imposer comme acteurs, à imposer leur calendrier et à interpeller l’Etat au plus haut niveau. Dans ce sens-là, c’est une forme d’entrée en politique, un événement fondateur qui marquera toute une génération. Nul romantisme là-dedans. Car, pour autant, ces émeutes n’ont eu aucun débouché réellement politique. Ni les partis de gauche, ni les partis d’extrême gauche, ne se sont saisi de la question des quartiers populaires «immigrés». Quant à la droite, elle a, depuis longtemps, multiplié les signes d’ouverture, sans être beaucoup plus crédible sur le fond.

Quelle est l’articulation entre les émeutes de 2005 et les manifestations anti-CPE de début 2006 ?

On a beaucoup discuté des points communs et des différences entre ces deux actions collectives, y compris lorsque la violence des «casseurs» a occupé le devant de la scène. La continuité chronologique et politique déjà évoquée ne doit pas masquer la divergence du statut des participants aux émeutes et aux manifestations. En effet, les émeutes ont mis en scène des jeunes garçons issus des classes populaires, assimilés à l’immigration, peu politisés et encore moins syndiqués, en proie à l’exclusion sociale. Les manifestations anti-CPE firent apparaître les différentes figures d’une jeunesse lycéenne et étudiante, composée de filles et de garçons issus en majorité des classes moyennes, ayant en commun de miser son avenir sur la réussite scolaire pour échapper à la précarité incarnée par le CPE. Et encore cette vision est-elle trop simple. Ainsi, on aurait tort d’unifier la situation sociale des quartiers populaires et les caractéristiques des populations qui y vivent.

De même, les protestations collectives - ayant mobilisé les lycéens, les étudiants et les salariés contre le CPE - traduisent l’hétérogénéité des positions face aux ressources scolaires et des conditions de vie. Il reste que, malgré leur différence intrinsèque, ces deux formes de protestation collective sont peu concevables dans des sociétés occidentales où individualisation et dépolitisation sont allées de pair.

Vous dites que «la haine du flic a remplacé la haine de classe».

On vivait auparavant dans une société fortement structurée par des clivages de classe et évidemment dans les milieux populaires : l’ennemi de classe était lié au monde du travail dont la traduction politique était claire. On vit désormais dans une société où les clivages de classe se sont fortement effacés sans avoir pour autant disparu, où dans les «quartiers», les jeunes générations ont des performances scolaires en hausse mais sont handicapées par les discriminations à l’embauche. Pour les plus exclus, les jeunes du ghetto profond, comme le disent certains, le travail est un monde abstrait, hors de portée. Dans ce contexte-là, la police joue un rôle capital.

D’un côté, c’est l’ennemi principal, jeunes et moins jeunes y sont confrontés au quotidien avec tout ce que l’on connaît sur les contrôles d’identité multiples, les provocations verbales, les coups de pression ! D’un autre côté, quand on parle avec des jeunes de ces cités, notamment les «petits», chacun évoque des situations traumatisantes. Il y a un contentieux très fort, d’ailleurs inimaginable quand on vit hors de ces quartiers. Mais, par ailleurs, se cristallise sur la figure du policier, une somme de sentiments, d’expériences, d’injustices, de formes de domination qui n’arrivent pas à se dire dans le langage des classes, la grammaire du monde du travail, dans les conflits de l’entreprise. Donc, la haine du flic correspond à une expérience directe, mais en même temps, elle offre un langage pour évoquer malaises et frustrations.

Vous pensez que les rapports jeunes-police se sont encore dégradés.

Le contentieux entre les jeunes et la police date du début des années 70 avec les premières émeutes de la banlieue lyonnaise. C’est une question centrale qui est mise sur le devant de la scène par un certain nombre d’acteurs mais qui, en même temps, ne cesse d’être refoulée, oubliée. Après l’épisode de SOS Racisme, dans les années 80, qui traduit l’évacuation des problèmes d’ordre public au profit des problèmes de l’école et de l’insertion professionnelle, on assiste à un retour du refoulé : ce sont les émeutes de Vaulx-en-Velin.

Depuis, la dégradation des rapports jeunes-police est illustrée par les outrages qui explosent à partir du milieu des années 90. Ce sont les premiers signes d’une politique plus sécuritaire qui vise à renforcer les interpellations. Mais ce sont aussi les comportements qui changent dans un contexte social plus dur et une plus grande concurrence dans l’accès aux ressources (argent facile, trafics illicites). Comme le rappelait Dominique Monjardet [sociologue, grand spécialiste des questions de sécurité et de délinquance, disparu en 2006, ndlr], l’outrage est un aveu d’incompétence. C’est une relation qui est mal maîtrisée par le fonctionnaire de police. Un indice plus qualitatif de cette dégradation, c’est l’ambiance des quartiers. Celle-ci est marquée par les tensions et les embrouilles, la méfiance et la violence gratuite, entre les habitants eux-mêmes.

Villiers-le-Bel a-t-il marqué une gradation supplémentaire dans les violences ?

C’est à la fois la même histoire et une histoire différente. La même histoire car l’élément déclencheur, c’est un accident de la route, la police est d’emblée mise hors de cause, ce qui attise colère et dégradations. Mais aussi différente, dans le sens où la situation a été tout de suite extrêmement violente avec les tirs de grenaille sur les CRS. Cela a duré deux jours. Toutefois, je ne suis pas convaincu qu’il s’agit d’un tournant. On sait qu’il y a des armes dans les quartiers. Ceux qui détiennent des armes, sont des équipes qui s’en servent pour leur business. Ce n’est pas pour brûler des voitures. Ce qui est à craindre, c’est que faute de prendre le mal à la racine, on ait une sorte de surenchère qui conduise à l’emploi d’armes de poing à balles, et non plus de grenaille.

Selon vous, c’est moins la pauvreté que les écarts sociaux qui provoquent les émeutes ?

Les problèmes jeunes-police comme la délinquance ne doivent pas masquer les facteurs structurels. Si on prend la région parisienne, les contrastes entre des zones riches et des zones pauvres sont générateurs de frustrations et de ressentiments. Quelques chiffres en donnent un aperçu : au 31 décembre 2006, 25 % de la population de Seine-Saint-Denis de moins de 65 ans vivaient sous le seuil des bas revenus (845 euros par mois), soit trois fois plus que dans les Yvelines (8,5 %) et près de deux fois plus en moyenne qu’en Ile-de-France (13,9 %). Les inégalités territoriales en matière d’accès à l’emploi et de chômage sont extrêmement fortes, en particulier à l’échelle infracommunale, avec un écart qui peut aller d’un à quatre. L’accessibilité urbaine de certaines communes ou cités est une catastrophe. Ce n’est pas une pauvreté absolue, comme celle que l’on constate dans certaines zones urbaines d’Argentine ou du Brésil, c’est une question de contrastes.

Vous écrivez que les quartiers populaires sont devenus des ghettos.

C’est un grand débat. On peut penser qu’il y a deux hypothèses possibles. L’une consiste à prendre acte des formes de marginalisation urbaine qui fabriquent les espaces de relégation dont certaines cités et grands ensembles sont le symbole, sans aller jusqu’à considérer que la radicalisation de cette situation sociale conduit au ghetto.

L’autre hypothèse admet que la pauvreté urbaine, la ségrégation, le racisme contribuent à former un ghetto, ce qui renvoie à la logique coloniale. De ce point de vue, la racialisation et l’ethnicisation des rapports sociaux sont des processus au cœur de la culture française, ils constituent un puissant déterminant de la vie sociale et urbaine. Autrement dit, on voit se superposer des formes urbaines d’inégalités et de discriminations, qui ne participent pas d’un système général mais qui ont chacune leur logique propre. En clair, cette question est extrêmement complexe : nous sommes confrontés en permanence à une hétérogénéité des logiques ou des scènes. C’est toute la difficulté de notre travail de sociologues, penser toujours en terme de reliaison.

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vendredi 8 février 2008

«Les élèves moyens sont les grands oubliés du plan banlieue»

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Développer les «écoles de la deuxième chance», créer des «internats d'excellence» pour les enfants issus de milieux défavorisés «qui montrent des bonnes aptitudes scolaires», mettre un terme à la carte scolaire dans les villes de banlieue... Nicolas Sarkozy a présenté un certain nombre de mesures pour l’éducation dans le cadre de son plan banlieue ce vendredi. Des mesures qui laissent dubitatifs les syndicats. 20minutes.fr les a interrogés.

- «Développer les écoles de la deuxième chance sur l'ensemble du territoire».

«C’est bien, mais cela nécessite beaucoup de moyens et d’investissement pour peu de résultats», explique Frédérique Rolet, secrétaire générale du Syndicat national des enseignants du second degré (Snes). «Il vaudrait mieux miser sur l’éducation prioritaire, en primaire et dans le second degré. Pourquoi ne pas revoir l’implantation de certains collèges ou scinder des établissements en deux comme nous l’avions suggéré?», s’interroge-t-elle.
«On nous propose des palliatifs, comme les écoles de la 2e chance mais rien pour prévenir l'échec», renchérit Gérard Aschieri, secrétaire général de la fédération majoritaire dans l'Education (FSU).
Anne Kerkhove, président de la PEEP (parents d'élèves), s’interroge quant à elle sur l’utilisation de la taxe d’apprentissage pour augmenter les ressources de ces écoles. «A moins que cette taxe ne soit augmentée, cela risquerait de léser les lycées professionnels et technologiques qui en bénéficient aujourd’hui».

- Créer au moins 4.000 places dans des «internats d’excellence», sur le modèle des internats de réussite éducative, à proximité des quartiers sensibles d'ici trois ans.

«C'est bien pour les enfants qui ont des difficultés pour travailler chez eux mais pourquoi le limiter à ceux qui “travaillent bien” ?», se demande Gérard Aschieri (FSU).
«Cette idée n’est intéressante que si la gratuité des internats est proposée aux parents. Un internat reste un internat, qu’il soit d’excellence ou pas», ironise Farid Hamana, président de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE).
Anne Kerkhove (PEEP) soulève la question des moyens engagés pour encadrer les élèves : «Quel personnel et avec quelle formation s’en chargera?».

- Tous les proviseurs de lycée devront présenter 5 % de leurs meilleurs élèves en classes préparatoires. Toute demande formulée par ces élèves sera automatiquement acceptée.

«Cela existe déjà», souligne Anne Kerkhove, «à part qu’il n’y avait pas de pourcentage fixé». «Mieux vaudrait favoriser le développement des classes prépa au sein des lycées moins favorisés plutôt que de retirer tous les bons élèves des quartiers», note pour sa part Frédérique Rolet (Snes).
Farid Hamana (FCPE) renchérit: «Il faudrait que les critères de recrutement des classes préparatoires soient plus objectifs pour éviter de recourir à ces méthodes. Par ailleurs, les classes prépa ne sont pas l’alpha et l’omega de la réussite scolaire.»

- Expérimentation du «busing» (transport scolaire en autobus) pour permettre à des enfants des quartiers défavorisés de fréquenter des établissements scolaires d'autres quartiers ou des centres-villes. Et donc, mettre un terme à la carte scolaire en banlieue.

Le mot fait «sourire» Anne Kerkhove (PEEP), qui a deux questions: «Comment les enfants de ces quartiers favorisés seront sélectionnés, parce que les capacités d’accueil dans les établissements convoités seront forcément limitées. Et qui paiera le bus?»
Farid Hamana (FCPE) dénonce lui aussi «un leurre». «Il y aura forcément des critères de sélection, sans doute de proximité, car les écoles de centre ville ne pourront pas accueillir tout le monde.» Les syndicats se demandent dans l’ensemble pourquoi ne pas plutôt chercher à améliorer la situation des établissements dans les quartiers défavorisés.

- Création de «30 sites d'excellence» scolaire dont au moins six «lycées des métiers» avec les meilleurs élèves de chaque niveau recrutés dans des «classes d'élite».

Dans l'ensemble du plan, «on retrouve en fait toujours la même conception qui nie les inégalités sociales pour se concentrer sur les individus qui méritent ou qui ne méritent pas», analyse gérard Aschieri (FSU). «L'égalité de l'accès au droit est subordonné au mérite des individus», regrette-t-il.
Tout en se demandant de quelles classes d’élite parle Nicolas Sarkozy, «puisqu’elles n’existent plus», Anne Kerkhove (PEEP) déplore également que les «élèves moyens» soient les grands oubliés de ce plan. «La grande masse ne s’y retrouve pas», lance également Frédérique Rolet (Snes).

Les responsables syndicaux rappellent aussi qu’il n’a jamais été fait mention des parents. «Il faut absolument les associer», plaident-ils. Catherine Fournier (avec agence)

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Sarkozy «a fait son Rambo» sur les banlieues, mais «au final, y a pas grand chose»

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Sans condamner en bloc, opposition et associations restent sur leur faim après l'annonce par Nicolas Sarkozy d’une «nouvelle politique pour les banlieues».

«Déception», «exercice de répétition», «resucée de dispositifs déjà existants», «de bonnes idées mais sans moyens»... Sur le plan banlieue présenté par Sarkozy vendredi matin, les élus de gauche et les associations attendaient plus de concret et surtout plus de précision quant aux moyens engagés.

Du côté des élus d'opposition, François Pupponi, maire PS de Sarcelles, dans le Val-d’Oise, parle d'une «vraie déception»: «Sarkozy a une vision de la banlieue que je ne partage pas du tout, avec une volonté de culpabiliser ses habitants en leur demandant de se lever tôt, et un discours sécuritaire. Les idées sont plutôt bonnes, comme celle de relancer les écoles 2e chance, oui, mais quand, où, comment? Il n’y a pas un euro pour la banlieue dans ce plan.»


Déception aussi pour Claude Dilain, maire PS de Clichy-sous-Bois: «L’enjeu était que le président de la République affirme sa volonté politique d’un redéploiement des moyens de la République. De ce point de vue là, je suis en partie déçu (...). Les moyens, on ne les connaît pas.» Et il ajoute: «Je trouve troublant de dire qu’on va offrir une deuxième chance aux jeunes. Il aurait fallu dire: la première chance d’abord et que fait la société française pour cela?»

Dans le milieu associatif on se dit aussi mitigé. Ainsi Stéphane Ouraoui, président de «Pas de quartier, tous citoyens»: «On reste un peu sur notre faim. Il y avait beaucoup d’attentes autour de ce plan parce qu’il y a eu beaucoup d’effets d’annonce. Au final, à part des "on va", "il faut", "y a qu’à", il n’y a pas grand chose. On nous annonce par exemple que la fonction publique doit être plus bigarrée. Très bien, mais comment, sous quelle forme?»

Pour Dominique Sopo, président de SOS Racisme, «l’élément positif, c’est la fin du discours de confrontation de Nicolas Sarkozy avec la banlieue. Sur le monde associatif, je suis heureux de l’entendre demander aux administrations de ne pas être dans une lourdeur grotesque, afin de faciliter la vie des associations. Pareil sur la qualité des enseignants qui viennent en banlieue. A côté de ça, il y a beaucoup de "il faut", et il n’a pas pu s’empêcher de faire le "Rambo" en annonçant un renforcement des groupes d’interventions régionaux (GIR)».

Le renforcement policier, c'est d'ailleurs la «seule annonce concrète» que voit Olivier Besancenot. Pour le porte-parole de la LCR, «l’exercice sent la répétition: du verbe, des moulinets, des clins d’œil à ses ministres, peu de concret et pas le moindre financement prévu». «La seule annonce concrète, c’est le déploiement de 4.000 policiers supplémentaires dans les quartiers populaires» alors que «le gouvernement supprime 11.200 postes dans l’éducation nationale à la rentrée.» Quant au contrat d’autonomie pour les jeunes en difficulté, «ce n’est que la resucée de dispositifs déjà existants».

Liberation.fr avec source AFP

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mardi 5 février 2008

A Valenton, une cité contre le tout-bulldozer

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TONINO SERAFINI

C’est l’histoire d’un bras de fer qui aura duré cinq ans. Il a pour cadre la cité des Polognes, à Valenton (Val-de-Marne). Le site : quatre hectares, dix bâtiments, 343 logements. Récemment, l’Immobilière 3F (la société de HLM propriétaire du site) et le maire (PCF), Daniel Toussaint, ont présenté aux habitants le projet de réhabilitation du quartier, avec visite d’un appartement témoin. Les travaux vont s’étaler sur deux ans. Au programme : rénovation des logements, réfection des halls et des cages d’escalier, ravalement des façades. Et aussi réaménagement des espaces extérieurs : création d’une promenade plantée, réalisation de deux aires de jeux, réorganisation du stationnement. A la clé, un investissement de 12,8 millions d’euros. Tout est arrêté. Signé. Les travaux vont démarrer. Mais sur place, les habitants sont dubitatifs. «Ça fait vingt ans qu’il n’y a pas eu de travaux de réhabilitation ici. Regardez ces bâtiments comme ils sont dégueulasses», s’exclame Ahmed Bouhassoune, montrant l’état très dégradé de son hall. Même propos chez Christophe, 23 ans. Il «avait six mois» lorsque ses parents ont emménagé aux Polognes. «Quand j’étais petit il y avait des squares au bas des immeubles, où jouaient les enfants. La cité était propre. Mais depuis que j’habite ici, aucun effort d’entretien ou de réhabilitation n’a été fait.» Ce sentiment d’abandon est largement répandu dans la cité. «On nous a promis que tout allait être rénové. J’attends. On verra dans deux ans», lance un autre locataire.

Catimini. Pourquoi ce scepticisme exacerbé ? Parce qu’à Valenton, le projet de réhabilitation a beaucoup traîné. La rénovation a été acquise après une longue lutte menée par l’amicale CNL (Confédération nationale du logement) des locataires. Au départ, la direction de l’Immobilière 3F avait un tout autre projet en tête. Conçu en catimini et sans aucune concertation il prévoyait la démolition de deux immeubles. «En 2001, des rumeurs ont commencé à circuler, relate Bruno Servant, le président de l’amicale. On entendait dire que la société de HLM voulait démolir la cité. Mais pas moyen d’avoir des informations. Ils nous ignoraient. Au fil du temps on s’est aperçu que les appartements qui se libéraient n’étaient pas reloués.» Bruno Servant a compté jusqu’à 55 appartements inoccupés. «Ici, on avait des logements fermés alors qu’il y a des gens qui sont dehors. Des appartements sont restés vides pendant quatre ans», s’indigne-t-il. Pendant trois ans, l’amicale fait des pieds et des mains pour tenter d’engager un dialogue avec le bailleur. Pas de réponse. Il faudra une intervention du maire pour que la direction générale des 3F daigne recevoir l’amicale. On est en 2004. «Là, ils ont lâché le morceau. Ils nous ont confirmé qu’ils avaient l’intention de raser une soixantaine de logements, en arguant qu’avec l’Anru (1) la tendance était à la démolition.» Ce que refuse l’amicale.

Fronde. Les Polognes, c’est une petite cité. Il n’y a pas de tours, pas de barres. Les immeubles font six étages et sont de bonne facture. Il n’y a pas lieu de dédensifier, de raser. En revanche, les habitants attendent avec impatience une rénovation lourde. Mais la direction des 3F maintient son projet seule contre tous. Cette fronde contre la politique du bulldozer n’est pas cas isolé. En Ile-de-France, une «coordination anti-démolition des quartiers populaires» s’est créée en 2005. Depuis, elle s’est élargie au niveau national. Elle regroupe à présent les représentants des habitants d’une centaine de quartiers. Cette coordination conteste la démolition systématique, qu’en période de crise aiguë du logement, elle assimile à un «gâchis».

A Valenton, le maire s’est mêlé de l’affaire. «Vous n’aurez jamais ma signature pour le permis de démolir», avait-il fait savoir à 3F en 2004. La situation finira par se débloquer à la faveur d’un changement de gouvernance à la tête de la société de HLM. Exit, l’ancienne direction. «Quand j’ai pris mes fonctions, j’ai été saisi en interne de ce dossier, raconte Yves Laffoucrière, nommé directeur général à l’été 2005. Je suis allé voir le maire. J’ai rencontré l’amicale des locataires. Je me suis rendu compte que les arguments pour la démolition ne tenaient pas la route.» Changement de stratégie. Les appartements vides sont progressivement reloués. Toutes les fenêtres sont remplacées pour améliorer l’isolation phonique des appartements. Enfin, un projet de rénovation lourde de la cité est élaboré en concertation avec l’amicale. Deux cabinets d’architectes sont désignés. Les travaux vont bientôt commencer. Un quartier va sortir de l’abandon.

(1) L’Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine) finance la rénovation des quartiers HLM.Libération.fr

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mardi 22 janvier 2008

Les banlieues ont-elles besoin d’un énième plan ?

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STéPHANE BEAUD, MICHEL KOKOREFF, DIDIER LAPEYRONNIE, OLIVIER MASCLET, SERGE PAUGAM, LOïC WACQUANT, LauRENT MUCCHIELLI, PATRICK SIMON et ISABELLE COUTANT sociologues.

Depuis vingt ans, chaque nouvelle législature est l’occasion de lancer un plan banlieue, sans que l’on ait même pris la peine d’évaluer le précédent. L’avant-dernier, le plan de «rénovation urbaine» de Jean-Louis Borloo, visait à «casser les ghettos» pour rétablir la «cohésion sociale». Il devait «sauver et pacifier nos banlieues». Il n’a pas encore produit ses premiers effets que, déjà, la nouvelle secrétaire d’Etat à la Ville - la dix-neuvième à occuper cette fonction en dix-sept ans - présente un nouveau plan Marshall, «espoir banlieue», censé lui aussi tout résoudre. Trois directions d’action «nouvelles» sont annoncées : éducation, emploi, désenclavement urbain. Au milieu des années 80, l’éducation (les ZEP), l’emploi des jeunes (les missions locales) et le désenclavement (le DSQ) étaient les priorités du gouvernement socialiste. Dans les années 90, les zones franches devaient ramener l’emploi, la veille éducative devait favoriser la réussite scolaire, la politique de la ville devait urbaniser les quartiers. Aujourd’hui, on change les labels mais la seule innovation est de le faire en miniature : après en avoir ciblé 13, puis 26, puis 150, puis 751, puis 163, le nouveau plan vise 50 quartiers. Pourquoi 50 ? Que deviendront les autres ?

On pourra toujours gloser sur l’ambition de Fadela Amara, avancer que même sa ministre de tutelle n’y croit guère et le fait savoir. Malgré le soutien affiché du président de la République, l’engagement des ministères dans cette politique interministérielle, qui n’est jamais parvenue à en être une, apparaît, comme à chaque fois, plus que mitigé. Certes, le plan prévoit un montant d’un milliard d’euros. Mais les cadeaux fiscaux aux ménages les plus riches se montent à 15 milliards d’euros, ce qui résume bien les priorités de ce gouvernement. Faut-il en conclure que toutes ces politiques ne servent à rien ? Certes non. Le gouvernement Raffarin avait fortement réduit les budgets sociaux, coupé les crédits aux associations, et supprimé la police de proximité. Cette politique a directement contribué aux émeutes de novembre 2005. Or rien n’a changé depuis. Dans les quartiers où nous avons enquêté, plus personne ne se fait d’illusions sur les effets d’un énième plan. Entre la communication et les actes, la crédibilité de l’Etat et de ses représentants s’est évaporée. Pour les habitants des cités, l’élection du président de la République a été acquise «grâce» à leur stigmatisation publique et «grâce» à ses échecs comme ministre de l’Intérieur. Que l’on envisage de recréer discrètement une police de quartier ne suffira pas à redonner un semblant de légitimité à des politiques qui l’ont perdue et à une République qui a tellement trahi ses promesses que ses représentants sont parfois honnis.

Depuis trente ans, alors que le pays a pratiquement doublé son PIB, malgré les plans successifs, la situation des banlieues populaires n’a cessé de se dégrader, et les inégalités entre quartiers riches et quartiers populaires n’ont cessé d’augmenter. Ce problème ne peut être circonscrit aux 751 (ou 189 ou 50) quartiers labellisés par telle ou telle procédure. En 2006, 25 % de la population de moins de 65 ans en Seine-Saint-Denis vivait sous le seuil de pauvreté, trois fois plus que dans les Yvelines. L’écart entre le revenu moyen des habitants de Seine-Saint-Denis et celui des habitants de Paris intra-muros s’est fortement accentué. Les disparités entre les services offerts sont aussi criantes : en 2000, les communes riches d’Ile-de-France disposaient de budgets supérieurs de 60 % à ceux des communes pauvres. Depuis deux décennies, le taux de chômage dans les zones urbaines sensibles reste obstinément deux fois supérieur à la moyenne nationale. Mais dans certaines villes, parmi les catégories ouvrières ou d’origine immigrée, il dépasse fréquemment 40 % à 50 %. Les périodes de chômage y sont aussi plus longues et plus dures. De même, l’accès à la santé, au transport, à la culture continue de caractériser négativement les populations des «quartiers». Et la politique de rénovation urbaine, au lieu d’accroître le parc HLM, va réduire le nombre de grands logements sociaux à bas loyers et rendre plus difficile encore l’accès au logement social de ceux qui en sont déjà exclus.

Chez les habitants domine un sentiment d’humiliation et d’injustice. Ils se sentent traités comme des citoyens de seconde zone. Ils se sentent abandonnés par l’Etat (ce qui explique aussi une part du «sentiment d’insécurité») et plus généralement par une société française qui ne veut pas d’eux. Le déficit massif d’emplois et la discrimination à l’embauche se cumulent pour creuser toujours plus le fossé entre les cités périphériques et les centres-villes. Les services publics se sont retirés, semblant plus préoccupés de se protéger de la population qu’à lui venir en aide. L’école apparaît plus comme un obstacle à franchir que comme une chance. La police passe plus de temps à contrôler et neutraliser les jeunes qu’à protéger les habitants qui vivent dans ces quartiers. L’objectif du plein-emploi résonne comme une insulte pour les milliers de jeunes qui, chaque année, désespèrent de trouver un travail, même quand ils ont une qualification.

Depuis trente ans, les dirigeants du pays, de gauche comme de droite, ravalent les quartiers populaires au rang de «problème social». Marginalisés par l’absence de reconnaissance politique, leurs habitants se voient enfermés dans le rapport exclusif à la norme et à l’ordre, dans l’alternative de la passivité et de la violence. Ils vivent les politiques publiques comme des décisions d’en haut et d’ailleurs, au mieux destinées à leur faire la charité pour qu’ils se tiennent tranquilles. Tant qu’il ne pourra s’appuyer sur une légitimité politique retrouvée, quel que soit son contenu, le énième plan banlieue s’enlisera dans les sables de la communication et de l’impuissance. Jusqu’aux prochaines émeutes, jusqu’au prochain plan. Les banlieues populaires n’ont pas besoin d’un plan de plus, mais d’une politique globale et continue de création d’emplois, de renforcement des services publics, de réduction des inégalités et de lutte active contre les discriminations multiformes.

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samedi 19 janvier 2008

Le cannabis est-il une menace pour la jeunesse ?

143319440cb7ea8530fab9102e53eee6 OUI      952e06bb0769f7f6abe00df963784387 NON


Alors qu’une étude vient de révéler qu’un étudiant sur deux a consommé du haschich, le professeur de pharmacologie Jean Costentin alerte les autorités sur la pandémie. Bruno Blum, musicien et ex-consommateur, estime, lui, que cela “n’a jamais tué personne”. Débat de générations à l’Ernest Bar du Lutetia.

Bruno Blum

On se croirait encore dans les années cinquante. On parle du cannabis comme s’il était aussi dévastateur que l’héroïne, la coke ou le crack.

Jean Costentin

Les produits en circulation sont plus fortement dosés aujourd’hui qu’il y a quarante ans. Fumer n’est pas anodin. Le cannabis tue sur la route, il ajoute sa toxicité à celle du tabac et dégage sept fois plus de goudron cancérigène.

Bruno Blum

Selon le Pr Lester Grinspoon, qui dirige le département psychiatrique d’Harvard et qui a consacré sa vie à l’étude du chanvre, tout ce que vous affirmez est faux, excepté pour le goudron. J’ai été un gros consommateur de cannabis, j’ai arrêté il y a vingt ans. Je ne suis pas un prosélyte. Je pense néamoins que le discours politique n’est pas sérieux.

On risque dépression, psychose et dépendance”

Paul Wermus

Faut-il légaliser le cannabis ?

Bruno Blum

Il est plus dangereux pour un ado d’aller en prison que de fumer un joint. La répression ne fonctionne pas. Elle est même incitative, donc criminelle.

Jean Costentin

La Suède, avec une pédagogie forte, peut s’enorgueillir de compter dix fois moins de toxicos que la moyenne européenne.

Bruno Blum

Le chanvre est un produit médical à part entière, utilisé dans les pathologies lourdes aux états-Unis ou au Canada. Ses applications thérapeutiques pourraient épargner beaucoup de souffrances, comme le glaucome, les problèmes de nausées ou d’appétit, qui sont les plaies des malades du sida.

Jean Costentin

Parler du cannabis à propos du sida, quand on sait qu’il est immunodépresseur, c’est malencontreux. Ses effets sont modestes, mais les risques importants : dépression, psychose, dépendance.

Bruno Blum

Il y a des liens très forts entre la création artistique et le cannabis. Malraux écrivait qu’il était « une porte ouverte à une sensibilité différente ». Beaucoup de musiciens de reggae, de hip-hop, de jazz en consomment. Cela favorise leur acuité auditive. Balzac, Baudelaire, Gautier en consommaient.

Jean Costentin

Baudelaire a eu des mots forts contre le cannabis pour l’avoir essayé : « L’individu devient autre et il n’est pas mieux que l’original. » Je nie le talent prêté à certains s’il dépend de la consommation d’herbe.

Paul Wermus

Est-ce l’interdit qui participe au succès du cannabis ?

Bruno Blum

Les lois de prohibition disent : ceci est dangereux, donc interdit. Mais ça ne marche pas. L’alcool tue vingt-cinq mille personnes par an, le cannabis n’a jamais tué personne. Voilà toute la différence.

Jean Costentin

Ce n’est pas alcool ou cannabis, c’est alcool plus cannabis. L’étude Stupéfiants et accidents mortels de la circulation routière nous apprend que cette conjonction multiplie par quatorze le risque d’avoir un accident mortel. Quand on a fumé un joint, on est incapable de prendre le volant pendant vingt-quatre heures.

C’est un produit médical à part entière”

Bruno Blum

Au volant, ce qu’il faut interdire, ce sont toutes les drogues.

Paul Wermus

Quelle est la priorité pour réduire les dangers ?

Bruno Blum

Alors qu’il y a des normes strictes pour la fabrication des jouets, il n’y a aucun contrôle sur le chanvre consommé, à cause de la prohibition. Un gamin peut acheter du shit sans savoir ce qu’il y a dedans. et on réprime les consommateurs, pas les trafiquants.

Jean Costentin

Il n’est pas question de jeter le consommateur en prison. Il faut l’éduquer, le condamner à un travail d’intérêt collectif, l’empêcher de consommer par l’interdit et enfin déterminer quelle est la pathologie sous-jacente qui l’incite à cette consommation pour le soigner.

Bruno Blum

L’addiction n’a rien à voir avec le produit consommé. L’acool est autrement plus dangereux.

Jean Costentin

Tout ce que vous dites est ascientifique et ignore ce que vingt années de recherche en toxicomanie ont édifié. On connaît désormais les mécanismes qui font passer du chanvre à l’héroïne.

Bruno Blum

Des poncifs ! Les recherches sur le chanvre à des fins thérapeuthiques restent impossibles. Entrons enfin dans le XIXe siècle !

Jean Costentin

Ce n’est pas une drogue douce, mais une drogue lente, qui pénètre l’organisme. Elle a des effets sur l’intellect, la vie affective. Fini le petit joint qui fait planer, la pandémie est là, vraie menace pour notre jeunesse.vsd

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vendredi 18 janvier 2008

Banlieues : ça sent le mauvais plan

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Entravée par les bisbilles, la politique d’aide aux quartiers en difficulté peine à se mettre en place.

Stéphanie Binet et Tonino Serafini

«Si je suis élu, je mettrai en œuvre un grand plan Marshall de la formation pour tous les jeunes de nos quartiers… Je consacrerai beaucoup d’argent aux banlieues.» Ainsi parlait Nicolas Sarkozy, le candidat UMP à la présidentielle, devant les jeunes de son parti le 18 mars 2007 au Zénith de Paris. Résultat des courses: huit mois après son élection et après avoir confiée ce «challenge banlieue» à la personnalité de gauche Fadela Amara, le président de la République louvoie.

Le 8 janvier, lors de sa conférence de presse, il a annoncé le report à février du fameux plan. Fadela Amara, qui n’a pas sa langue dans sa poche, avait claironné, sans attendre la confirmation de l’Elysée, que sa présentation aurait lieu le 22 janvier à Vaulx-en-Velin (Rhône) en présence du chef de l’Etat. Officiellement, ce dernier suit «à donf» la mission que la secrétaire d’Etat à la Ville avait qualifiée de «tolérance zéro contre la glandouille», lors du conseil des ministres du 7 septembre 2007. Pour expliquer ce report, plus que son interview au Point où elle annonçait ne pas vouloir voter Nicolas Sarkozy en 2012, l’Elysée invoque des soucis de sécurité. Nicolas Sarkozy, ancien ministre de l’Interieur, auteur des bravades sur la «racaille»et le «Kärcher» à l’endroit des habitants d’Argenteuil et de La Courneuve, est en effet toujours très attendu en banlieue.

Cacophonie. Mais l’Elysée aurait en réalité décidé de repousser l’annonce des mesures car le plan Amara a été jugé un peu léger. Un délai supplémentaire a été octroyé à la secrétaire d’Etat pour «booster» ses propositions. Puis l’affaire a sombré, par presse interposée, dans la cacophonie, Christine Boutin, ministre de tutelle de Fadela Amara, confessant ne pas croire «en un plan banlieue, mais en une autre politique de la Ville». Réponse de Fadela Amara: il ne s’agit pas d’un énième plan, mais d’une «dynamique globale», où tous les ministères sont censés travailler ensemble en faveur des quartier en difficulté.

Plus facile à dire qu’à faire. «Le gros problème de la politique de la Ville, c’est que c’est une politique interministérielle, qui n’est pas conduite de manière interministérielle», a confié à Libération un connaisseur des arcanes gouvernementales.

Recherche d’emploi. Selon nos informations, le plan Amara, baptisé désormais «Espoir banlieue», veut mettre en place des «parcours sécurisés» en faveur des jeunes. Pour les 0-18 ans, il s’agirait de «parcours éducatifs sécurisés», c’est à dire de dispositifs de lutte contre l’échec scolaire, largement supérieur à la moyenne nationale dans les quartiers en difficulté. Pour les 18-25 ans, il est question de «parcours professionnels sécurisés» avec à la clé des formations et une aide personnalisée à la recherche d’un emploi. «Le fonctionnement actuel du service public de l’emploi n’est pas du tout adapté aux problématiques de recherche d’emploi des jeunes des quartiers», affirme un membre du cabinet de Fadela Amara. «Nous installerons des bureaux de recrutement au pied des cités, avec des partenaires privés et publics», promet la secrétaire d’Etat dans Madame Figaro à paraître samedi. Dans ce même article, elle annonce «un milliard d’euros pour désenclaver cinquante quartiers prioritaires».

D’autres mesures, comme la création en Seine-Saint-Denis d’unités territoriales de quartier, annoncées la semaine dernière par Michèle Alliot-Marie, avaient vocation à figurer dans le plan Amara, puisqu’il est question de changer les rapports entre jeunes et police dans les quartiers en difficulté. «Sarkozy ne voulait pas annoncer lui même le rétablissement de la police de proximité, car il se serait désavoué. Donc cette mesure a été dévoilée à l’avance par la ministre de l’Intérieur», décrypte un député socialiste. Pour rebondir, Sarkozy devra en tous cas trouver un autre plan que la banlieue. Libé.fr

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jeudi 17 janvier 2008

Le plan banlieue dont rêve le Conseil national des villes

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TONINO SERAFINI

C’est ce qui s’appelle se recentrer sur l’essentiel après la cacophonie au sommet de l’Etat concernant le plan en faveur des banlieues, dont l’annonce est sans cesse reportée. Hier, le Conseil national des villes (CNV) a tenu à «alerter le président de la République et le Premier ministre de la gravité de la situation et des mesures urgentes à mettre en œuvre». Instance de réflexion et de propositions, le CNV a pour mission de conseiller le gouvernement sur l’épineux dossier de la politique de la ville et du développement social urbain.

Composé notamment d’élus de communes en difficulté et de toutes étiquettes politiques (Sarcelles, Vaulx-en-Velin, Chanteloup-les-Vignes, Montfermeil, Sotteville-lès-Rouen, Bron…), le Conseil national des villes a déroulé, hier, cinq propositions, «émanant de gens du terrain» et jugées «nécessaires» à la réussite d’un plan en faveur des quartiers.

Pour commencer, le CNV estime que dans les quartiers en difficulté, l’Etat se doit d’assurer ses missions de «droit commun» notamment «en matière de sécurité et d’éducation», a énoncé Agathe Carrière, première adjointe au maire (UMP) du Havre. Ainsi Paris est bien mieux doté en services de police que le département voisin de Seine-Saint-Denis, où ont débuté les émeutes de l’automne 2005. Pareil dans le domaine scolaire: 50% des enseignants exerçant dans le «9-3» ont une expérience de moins de deux ans.

A ce recentrage des missions de droit communs doivent s’ajouter «des dispositions plus ciblées». Elles touchent aux domaines de la fiscalité locale, de l’emploi des jeunes, de la santé, ou de l’école et de la réussite éducative. Concernant les finances locales, le CNV demande une réforme de la Dotation de solidarité urbaine (DSU) pour qu’elle soit davantage orientée en faveur des communes les pauvres.

«Nous n’avons pratiquement pas de TP (taxe professionnelle, ndlr)», a pointé François Pupponi le maire socialiste de Sarcelles, citant en exemple sa commune qui subit les nuisances de Roissy, mais ne touche pas de TP. «On a mis les populations qui ont le plus de besoins dans les communes qui ont le moins de moyens. Dans nos villes, 40% des habitants ne payent pas l’impôt local», a-t-il encore souligné. Pour boucler quand même leurs budgets, ces communes exsangues pratiquent un impôt local trois fois supérieur aux villes riches.

Concernant l’enseignement, le CNV juge nécessaire «des plans expérimentaux contre l’échec scolaire». Dans ces quartiers où le taux chômage est deux à trois fois supérieur à la moyenne nationale, une «mobilisation de tous les acteurs est nécessaire pour sortir les 16-25 ans du chômage».

Toutes ces propositions contredisent Christine Boutin, ministre du Logement et de la Ville. Lundi, elle avait désavoué à mots couverts sa secrétaire d’Etat chargé de la Ville, Fadela Amara, affirmant que «ce n’est pas d’un énième plan qu’ont besoin les quartiers difficiles, mais d’une dynamique globale». Ce qui a valu à Boutin de se faire recadrer par François Fillon. Le Premier ministre s’est dit favorable à «une politique spécifique aux quartiers» citant l’emploi, l’école et le désenclavement.

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lundi 10 décembre 2007

Banlieue et Violence: Laurent Mucchielli, Sociologue

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Les violences se reproduisent parce que la ghettoïsation s'accroît. Difficile d'enrayer le processus sans une police à l'écoute de tous, une école plus adaptée, et la fin des préjugés sur l'immigration.

A Villiers-le-Bel, comme à Clichy-sous-Bois en novembre 2005, et comme à chaque émeute des cités depuis Vaulx-en-Velin en octobre 1991, l'étincelle est la même : la mort de jeunes du quartier lors d'une intervention policière. A partir d'enquêtes de terrain, le sociologue Laurent Muc­chielli, auteur d'un récent ouvrage sur « les bandes de jeunes », montre que, sans une profonde réforme de la police et de l'Education nationale, le scénario se répétera. Et les banlieues s'enfonceront davantage.

Pourquoi les émeutes de Villiers-le-Bel, au contraire de celles de novembre 2005, n'ont-elles pas provoqué un embrasement ?

Pour deux raisons : en 2005, il y avait eu un terrain préparatoire, les phrases de Nicolas Sarkozy sur le Kärcher et la racaille, qui avaient échauffé les esprits dans toutes les cités ; puis il y avait eu la gestion catastrophique de la crise, le discours qui exonérait les policiers de toute responsabilité dans la course-poursuite de Clichy-sous-Bois, et qui salissait la mémoire des enfants morts en insinuant qu'ils pouvaient être des délinquants. Cette fois, il n'y a pas eu de provocation préalable. On a témoigné d'emblée un peu de compassion pour les familles. On a reproduit l'erreur qui consistait à confier aux policiers le soin de s'absoudre, mais on a fait machine arrière. Les habitants attendaient deux choses : qu'on accorde symboliquement le statut de victime aux deux adolescents morts pour rien ; et qu'on mène une enquête impartiale, en tenant compte de tous les témoignages. L'ouverture de l'information judiciaire va apporter cette garantie.

Les émeutes, entend-on dire, seraient le fait de délinquants récidivistes, voire de bandes organisées...

C'est le même discours qu'en 2005. A l'Assemblée nationale, Nicolas Sarkozy avait dit : 75 % à 80 % des émeutiers sont des délinquants récidivistes. Or les magistrats, les Renseignements généraux, puis nous, chercheurs, avions montré que c'était faux. Avoir de la compassion pour les policiers qui viennent d'en prendre plein la figure n'autorise pas à imposer une version policière de l'émeute. Car parler de bandes organisées, c'est criminaliser l'émeute. Celle-ci se traduit par des actes de délinquance, mais ne regarder que la forme des actes tend à les vider de leur signification. Je refuse ce vocabulaire policier, pas seulement parce qu'il nie le sens de l'émeute, mais parce qu'il est faux : ce n'est pas parce que des groupes de copains, comme chaque soir, se retrouvent sur la dalle devant l'immeuble et que la discussion porte sur la bataille du soir qu'il s'agit d'une bande organisée. On a affaire à des groupes de garçons dont certains sont liés à l'activité délinquante - vol de scooter, trafic de cannabis... -, mais beaucoup ne le sont pas. Et de toute façon, ce n'est pas parce qu'un jeune a commis un acte de délinquance qu'il n'a pas les mêmes raisons d'être en colère que celui qui ne l'a pas commis.

On a franchi un degré avec l'utilisation d'armes à feu ?

C'est vrai, deux policiers ont reçu une balle, ça ne veut pas dire qu'ils se faisaient tirer dessus dans tous les coins. Le syndicat UNSA police affirme qu'il n'y a pas plus d'un ou deux fusils dans la cité, mais la question n'est pas là car un seul peut tuer. Par contre, il y a eu autant de blessés en deux jours à Villiers-le-Bel qu'en 2005 en une semaine sur une vingtaine de communes. Et si on ne parle pas de blessés côté émeutiers, c'est qu'il n'ont pas de porte-parole et de syndicats pour les compter. C'est une des raisons des émeutes ; il n'y en aurait pas si les gens étaient organisés, représentés, défendus. Le degré de violence est monté parce que la situation continue à se dégrader dans les quartiers.

Pour Nicolas Sarkozy, la violence serait le fait de quelques voyous qui terroriseraient les quartiers.

Et pourquoi y a-t-il des gens sur les trottoirs ou aux fenêtres pour les soutenir ? Après les émeutes de novembre 2005, on a fait une enquête sur quatre quartiers, avec des gens de tous âges, et pas que des émeutiers. Très vite ils vous parlent de leur quotidien et des raisons qui font qu'ils sont au bord de la crise de nerfs : les relations avec la police, l'échec scolaire, le niveau de chômage qui précipite les jeunes dans la délinquance, et surtout l'image globale de l'immigration dans la société française. Ils vous disent qu'ils n'en peuvent plus d'être stigmatisés, dévalorisés, infériorisés, toujours suspects d'être moins moraux, plus violents, mauvais parents.

Rien n'aurait été fait depuis 2005 ?

Non, et la situation a empiré. Sur l'échec scolaire on n'a pas avancé d'un iota, la question n'est même pas posée par les pouvoirs publics. On met en avant le fait de favoriser une élite scolaire, pour que les meilleurs des lycées des ZEP puissent intégrer des grandes écoles. Mais les élites, elles vont partir du quartier. Le problème, c'est ceux qui sont en échec et vont y rester. Or, cet échec est fabriqué par l'Education nationale, qui n'est pas adaptée aux quartiers populaires : elle prétend produire de l'égalité en traitant de la même manière tous les gamins. Mais du fait du niveau scolaire des familles elles-mêmes, les enfants n'arrivent pas égaux à l'école. Quand vous traitez de façon égale des gens inégaux, vous reproduisez les inégalités. Et vous arrivez à des taux de réussite inférieurs à 50 % au brevet des collèges ! A l'évidence, il faut faire de la discrimination positive.

Ce qu'on appelle la « politique de la ville » ne produirait aucun effet ?

Heureusement qu'elle existe, mais elle n'est pas faite pour renverser ce mal qui ronge la société française, le processus de ghettoïsation, qui nécessiterait une mobilisation de tous les ministères. Quelles que soient les variations de son budget, elle n'est faite que pour en atténuer les dégâts. Elle finance une association qui fait du soutien scolaire, mais ne touche pas au coeur de l'école.

Que faudrait-il faire pour l'école ?

On évoque toujours les problèmes du collège, les élèves perturbateurs, absentéistes, et l'échec au brevet. Il serait temps de comprendre que l'échec se construit au stade de l'apprentissage des fondamentaux - lecture, écriture, calcul -, c'est-à-dire à la fin de la maternelle, au CP, en CE1. C'est là que le mal s'enracine, que des élèves vont entrer en CE2 loin du niveau des autres, qu'ils vont faire l'expérience de l'incompréhension, vont prendre le statut de cancre, reculer dans la classe et devenir de futurs perturbateurs. Mécanisme éculé, qu'on connaît par coeur, que toutes les études ont montré. C'est sur les premières années qu'il faudrait mettre le paquet.

Quels sont les autres objectifs prioritaires ?

Le chômage, car il tourne autour de 40 % chez les jeunes. Et la police ! Tant qu'on aura en France des gens qui opposeront prévention et répression, qui entretiendront le stéréotype du policier qui maintient l'ordre et de celui qui écoute les malheurs des gens, on interdira toute évolution. Et l'on sera bientôt le dernier pays occidental à ne pas comprendre qu'il faut faire la réforme entreprise par la Hollande, la Suisse, l'Espagne, mais aussi les Etats-Unis, le Canada ou l'Australie, celle d'une « police communautaire », ou de proximité, à l'écoute des citoyens.

Et le regard sur l'immigration ?

C'est essentiel. En 2005, les habitants nous ont dit : « On n'en peut plus de ce regard porté sur nous. On est des parias, vous nous rejetterez toujours. » Des gosses de la troisième génération nous ont dit : « Jusqu'à quand va-t-on m'appeler "issu de l'immigration" ? Si c'est la couleur de ma peau, je ne peux pas la changer. » On sort d'une campagne électorale où la question de l'immigration a été mise en avant d'une manière stratégique pour capter les voix de l'extrême droite, et ça a marché. Pourtant, une des rares choses positives de ces dernières années est la loi pour l'égalité des chances de 2006 votée sous le gouvernement Villepin, qui reconnaît les discriminations et offre pour lutter contre elles différents moyens juridiques. Le discours sur l'immigration, l'identité nationale, les tests ADN, a rendu cette avancée presque invisible...

Propos recueillis par Sophie Lherm et Vincent Remy

A LIRE

Quand les banlieues brûlent... Retour sur les émeutes de novembre 2005. Sous la direction de Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, éd. La Découverte, 174 p., 9,50 €.

Les Bandes de jeunes. Des « blousons noirs » à nos jours. Sous la direction de Laurent Mucchielli et Marwan Mohammed, éd. La Découverte, 26,60 €.

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