jeudi 5 novembre 2009
Hamida, une femme debout
par Marie-Christine VERGIAT, Députée européenne du Front de gauche, Militante des droits de l’Homme.
Hamida était mon amie, ma sœur de combat. Mes premiers échanges avec elle eurent lieu lors de la deuxième affaire du foulard. Venant de rejoindre la LDH, après quelques années à SOS Racisme, elle écrivit sur la liste de discussion de la LDH un message qui me frappa par sa justesse, montrant pourquoi il était essentiel de dialoguer et surtout de ne pas couper les ponts avec les filles qui portaient le voile. Faisant sa connaissance quelques semaines plus tard, je lui dis mon admiration. Depuis nous n’avons cessé de nous croiser. Dialoguer, discuter, intervenir partout où notre parole pouvait être entendue, Hamida ne disait jamais non.
Elle aimait par-dessus tout les débats avec les habitants de ces quartiers populaires qu’elle connaissait si bien. Sa parole de femme, d’origine algérienne, issue de milieu modeste et ayant grandi et presque toujours vécu en banlieue, faisait d’elle, depuis son retour en France, une féministe, militante de l’antiracisme, de la lutte contre toutes les discriminations et pour tous les droits.
D’une organisation à l’autre, elle ne renonça jamais à l’envie de peser sur le politique quels que soient les échecs. Elle était toujours prête à repartir au combat pour l’égalité réelle et la justice sociale. Même si je connaissais déjà une grande partie de son histoire, la lecture de son livre me bouleversa tant je n’avais imaginé tout ce qu’elle avait traversé. Lisez Itinéraire d’une femme française et vous rencontrerez un symbole de ces femmes qu’on ose encore dire issues de l’immigration, un symbole pour ceux et celles que révulse la manipulation du concept d’identité nationale par l’actuel gouvernement qui alimente le rejet des différences et donc les haines.
Hamida était une femme forte, une femme debout. Elle l’est restée à travers tous ses combats. Comme un exemple à suivre.Retrouvez le témoignage d’Hamida Ben Sadia dans son livre «Itinéraire d’une femme française». L’expérience, le vécu, les épreuves terribles traversées par Hamida Ben Sadia et sa famille, font de son «itinéraire » un point de repère très fort et convaincant qui peut aider des jeunes filles en conflit avec leur famille, autant que les familles concernées, pères et mères, fratries, à réfléchir à la question si délicate, douloureuse, du mariage arrangé, dit «mariage forcé», dont il faut bien saisir les tenants et les aboutissants, pour éviter les stigmatisations hâtives qui risquent d’aggraver encore la discrimination, le racisme, l’incompréhension générale. Hamida Ben Sadia a pris le recul nécessaire pour s’exprimer avec mesure, pour éviter de grandes souffrances à tous les protagonistes de ces situations souvent tragiques.
Le livre d'Hamida Ben Sadia est disponible à la Cabane à livres, 75 avenue Pierre Laroousse à Malakoff.
Cliquez ici pour lire un extrait du livre
mercredi 14 octobre 2009
Yassine Bouzrou: de la banlieue au Champs-Elysées en tant qu'avocat
En s'installant sur l'avenue parisienne des Champs-Elysées, Yassine Bouzrou, jeune avocat de 30 ans, s'est offert son propre plan marketing. Son bureau est minuscule, anonyme, sombre, déjà surchargé de dossiers. Mais peu importe : c'est l'adresse qui compte.
En haut des Champs, près de la place de l'Etoile, parce qu'aux yeux de ses principaux clients, originaires des cités, il est désormais "avocat Champs-Elysées". Un statut social à part entière, pour les jeunes, que d'avoir un défenseur installé sur l'avenue parisienne. Infiniment mieux qu'une paire de Nike Air dans la hiérarchie symbolique des quartiers. Comme une belle voiture ou un costume de "bogos". Avoir un avocat Champs-Elysées, c'est le signe qu'on joue dans la cour des grands, sous-entendu pas très loin des grands voyous.
Yassine Bouzrou s'était d'abord installé dans un minuscule bureau dans le 1er arrondissement de Paris. Mais ses clients ne trouvaient jamais ses locaux. Depuis qu'il est en haut des Champs, à côté du McDonald's, tout s'est arrangé. Ses clients ne se perdent plus. Et des clients, il commence par en ramasser en nombre, son nom circulant dans le petit monde des cités. Car le jeune avocat est un acharné, passionné de procédure pénale, convaincu de pouvoir dénicher les preuves "des bavures policières". Comme dans l'affaire Abou Bakari Tandia, un sans-papiers qui tombe dans le coma et meurt après son passage en garde à vue au commissariat de Courbevoie en janvier 2004.
Une sale histoire, mais sa première affaire importante. Yassine Bouzrou venait tout juste de prêter serment en 2007 et de s'installer à son compte. Peu d'affaires, donc "beaucoup de temps pour étudier le dossier", au point qu'il en connaît désormais certains procès-verbaux par coeur. Dans un premier temps, le parquet classe l'affaire sans suite, reprenant les déclarations des policiers, qui affirment que le sans-papiers est mort après s'être jeté la tête contre le mur. Lui fouille, demande des actes, s'étonne de l'absence de certaines pièces, notamment du dossier médical.
Avec une association de soutien, il dépose plainte pour obtenir la nomination d'un juge. Après quatre ans d'un combat sans relâche, il obtient la réalisation de nouvelles expertises. Lesquelles viennent de démontrer que la version policière est "peu compatible" avec les constatations médico-légales (Le Monde du 4 septembre).
Jusqu'à l'âge de 14 ans, il voulait banalement être footballeur professionnel, avant-centre, évidemment, comme tout bon avocat. Mais un incident le fait basculer. En quatrième, à Courbevoie, il se retrouve au milieu d'une bagarre générale. On l'accuse d'avoir frappé un de ses camarades. "Injustement", dit-il. Lui a le profil du coupable idéal : hyperactif, suffisamment intelligent pour répondre et argumenter face aux enseignants, il a la réputation de pourrir la vie des classes. "Je rendais les profs fous de rage." L'adolescent est convoqué devant le conseil de discipline. Verdict : exclusion définitive de l'établissement. "Un simulacre." Son premier scandale judiciaire, plaide-t-il, en reconnaissant toutefois avoir été "un emmerdeur".
Il atterrit à Puteaux dans un collège "de voyous". La catastrophe. Trop de mauvaises fréquentations. Ses parents l'expédient dans un internat privé, hors contrat, au Pré-Saint-Gervais en Seine-Saint-Denis. Pour la famille, c'est un choix financier difficile : ses parents, arrivés du Maroc dans les années 1960, ne roulent pas sur l'or ; sa mère est garde-malade, son père, chauffeur livreur. Mais il est inconcevable, pour eux, qu'un de leurs enfants se perde et n'obtienne pas de diplôme. Ses quatre frères, âgés de 23 à 36 ans, ont tous réussi à s'insérer. L'un est agent immobilier. Un autre producteur de musique. Le troisième commercial. Le dernier étudiant.
Le pensionnat donc pour le jeune Yassine. Une discipline de fer. Vie en dortoir. Travail forcené. Le choc est efficace. Il reprend pied, calme son tempérament d'agitateur. Et finit par obtenir son baccalauréat au rattrapage. "Un bac techno", de ceux qui permettent généralement d'accéder à l'université pour mieux y échouer ensuite. Mais, pour le jeune homme, le droit agit comme un révélateur. "Pour la première fois, pendant mes études de droit, j'ai été un bon élève." Il se met à travailler.
Au culot, il se fait inviter dans une soirée du barreau de Versailles et entre en contact avec un ténor, Jean-Yves Liénart. Il lui dit qu'il rêve de faire un stage dans son cabinet. "Bienvenue à bord", lui répond le pénaliste. Même culot avec Jean-Yves Le Borgne, avocat d'affaires. Un ami doit déjeuner avec l'avocat, il s'incruste et le convainc de lui offrir un stage non rémunéré. "Je voulais travailler avec les meilleurs." Il obtient son diplôme d'avocat et ouvre dans la foulée son propre cabinet. "J'avais fait mes calculs : en obtenant un nouveau client par semaine, c'était jouable." Pari gagné : il obtient trois relaxes sur ses quatre premiers dossiers. "Le monde des pénalistes est assez petit. Les grands noms envoient leurs collaborateurs sur les petites affaires. Je pouvais largement tenir la concurrence. Et j'étais moins cher..." Le bouche-à-oreille commence à fonctionner. On l'appelle, on le recommande. Un des accusés du "gang des barbares" entend parler de lui en prison et le désigne comme défenseur. Il obtient son acquittement sur cinq des six infractions reprochées. Verdict : 5 ans de prison, une peine inespérée. Beau joueur, l'expérimenté Philippe Bilger, l'avocat général dans le procès, qui avait demandé une peine de 10 ans contre son client, le décrit comme "un des meilleurs" avocats de sa génération.
Dans son combat, il n'hésite pas à médiatiser. Parce que la justice est ainsi faite qu'il faut parfois la bousculer pour l'obliger à se mobiliser. Comme sur l'affaire Tandia, où le parquet a longtemps défendu les thèses des policiers, malgré leur caractère peu vraisemblable. Ou sur l'histoire du jeune homme frappé par des policiers à Montfermeil en octobre 2008, devant la caméra d'un habitant. L'avocat est convaincu que, sans médiatisation, le procureur n'aurait jamais accepté d'ouvrir une information judiciaire.
"Dans certains cas, les liens entre le parquet et les auteurs de l'infraction sont trop étroits", se désole l'avocat. Depuis six mois, il a franchi un nouveau cap : il intervient sur la radio Générations 88.2 pour donner des conseils. Sur le droit et le cannabis. Sur les gardes à vue ou les contrôles d'identité. "Je n'accepte pas de constater que certains tribunaux condamnent plus sévèrement les jeunes de banlieue." Yassine Bouzrou n'est pas un militant de la banlieue. En bon avocat, il voudrait juste éviter que les cités ne deviennent des zones de non-droit(s).
vendredi 21 août 2009
Il crée l'événement
CENON, ENTREPRENDRE. La société d'Abd R'Chouk organise des manifestations internationales
Abd R'Chouk, la petite trentaine, est cenonnais de longue date, bien dans sa tête, droit dans ses bottes, il a su au fil des ans évoluer et surtout montrer à quel point il était talentueux.
Pendant dix ans, il fut animateur social à Ambarès, Bassens et Cenon, où il laissa aux enfants et aux jeunes un souvenir incomparable. Pendant dix ans, il a su les soutenir et les aider à réaliser leurs projets. Puis, il a voulu faire autre chose, il a passé le permis poids lourds avec la ferme intention de rejoindre une entreprise qui l'incitait dans cette démarche. L'entreprise se retrouvera en difficulté et Abd sans travail. Qu'à cela ne tienne, il cherche, fait des castings, il est retenu pour un premier film « Le Premier Ancien », un court-métrage de Lydia Hevel.
Premier challenge local
Simultanément cette dernière devait organiser les Rencontres territoriales de l'emploi à Bordeaux, elle lui demande s'il pouvait s'en occuper et comme il se prête volontiers à des projets d'organisation, il accepte. « C'était un sacré challenge, nous étions le 5 janvier, et le forum était prévu pour le 12 février 2009. » Le résultat tombe, 500 personnes étaient prévues, 800 sont venues. Abd est très chaleureusement félicité. Certaines personnes de la mairie de Bordeaux étant même très étonnées de la chaleur humaine de ce forum. C'est sans doute le charisme, le bagout et la bonne humeur perpétuelle du jeune homme qui rendent la chose possible.
Ainsi encouragé, il se lance et monte sa propre entreprise, la société Synchroniz, agence d'événementiel : Abd veut organiser des salons, des forums, des festivals. Son projet est alors sélectionné par la Maison de l'emploi à Bordeaux, il le présentera sur le plateau de France 3.
Un défi au Canada
Il programme dès lors un spectacle « Hassan % » avec son ami Hassan, comique, à Cenon, puis au Canada. Le jeune Cenonnais profite de son voyage au Canada pour se rendre sur tous les festivals proposés. Il rencontrera de nombreuses personnes et se verra même proposer l'organi- sation d'un défi sportif Montréal/New York à pied. Les défis ne lui font pas peur, il acceptera (la course devrait avoir lieu en mai 2010), un autre défi du genre Paris/Moscou est également en cours de discussion.
« Aujourd'hui mon expérience je la dois aux villes de Cenon, d'Ambarès et de Bassens, car elles m'ont donné les outils pour mettre en place les événements. Je voudrais graver une empreinte toute particulière dans les événements solidaires. Ça, j'y tiens plus que tout, c'est sans doute ma fibre écolo qui veut ça », déclare le jeune homme tout sourire.
Il devrait être aussi retenu pour un film qui débutera en octobre et qui passera sur Arte.
Pour tout renseignement, téléphoner au 06 16 25 85 60, www.synchroniz.f
Auteur : Chantal Sancho
lundi 10 août 2009
Amarré à Amara
Portrait
Dans l’ombre des élus (3/5). Mohammed Abdi, conseiller spécial de la secrétaire d’Etat.
On dit de lui que sa présence provoque le silence quand il entre dans la même pièce que Fadela Amara. Que sa force de persuasion envoûte l’actuelle secrétaire d’Etat chargée de la politique de la Ville, qu’il suit depuis plus de vingt ans. Sur l’organigramme du cabinet, Mohammed Abdi est «conseiller spécial auprès de la ministre». D’autres le qualifient de «gourou», d’«homme d’influence», de «ministre bis» Il réfute les termes : «J’ai simplement le privilège de pouvoir lui parler très franchement.»
Sa rencontre avec Fadela Amara date de 1986, à Clermont-Ferrand. Lui est originaire du Maroc, dernier des 16 enfants d’un père propriétaire terrien. Elle est née sur le sol français, de parents ouvriers. Déjà engagé dans le milieu politique local (au PS et à SOS Racisme) depuis son arrivée en France pour ses études, Abdi repère la jeune femme dans une réunion d’association. Frappé par la «fougue» et la «rage» d’Amara. «Une révoltée ! Une tête brûlée !» lance-t-il dans une de ces envolées qu’il affectionne. Il la recrute tout de suite au sein de la section locale du PS.
Plus tard, il est à ses côtés pour fonder Ni putes ni soumises (NPNS). Le mouvement la propulsera au premier plan. Abdi occupe la place de secrétaire général de l’association jusqu’en 2008. «J’ai cru en ce combat», plaide-t-il. Avec une femme qu’il considère comme «une amie, une sœur». Pas plus. Il ne prête pas attention aux rumeurs de liens «de couple» avec elle.
«Dernier péage». De gauche, proche de Ségolène Royal durant la campagne pour la présidentielle, il convainc Fadela Amara de répondre à l’ouverture sarkozyste. «J’avoue, je fais partie des gens qui ont pesé lourd pour qu’elle dise oui.» Elle suit son conseil, à condition qu’il l’accompagne au ministère de la Ville. De l’opportunisme ? Il ne veut pas faire de commentaire et préfère répondre par un plaidoyer pour «une véritable politique de redistribution des richesses» : critique du collège unique «qui empêche de faire de l’alternance», grand prêche pour les internats d’excellence… Il a voulu, au côté de la secrétaire d’Etat, être aux affaires, pouvoir «régler les problèmes d’emplois et de logement». Dans l’action, afin de ne pas attendre en vain un retour des socialistes au gouvernement pour s’occuper des banlieues.
Son rôle ? «Le dernier péage avant la ministre.» Tout passe par lui : demandes de rendez-vous, préparation des réunions, examen des dossiers… «On fabrique la décision, la ministre la valide.» Il veut la jouer collectif en précisant qu’il y a d’autres personnes qui conseillent Amara, mais il concède : «C’est vrai qu’elle a tendance à m’écouter davantage. Mais ça me pèse. Parce que je peux me tromper.»«C’est un homme de confiance plus que d’influence, défend Sihem Habchi, l’actuelle présidente de NPNS. Parce que c’est Fadela qui mène la barque et que, par son côté "tête de mule", on ne peut pas la dominer.» Une ancienne connaissance contredit : «C’est quelqu’un de nuisible, certains le voient comme un malade. Il est colérique, s’emporte souvent, et peut être dangereux s’il n’obtient pas ce qu’il veut.»
Mohammed Abdi est aussi un charmeur, avec une voix de conteur à l’accent du Maghreb. Il aime la littérature française et multiplie les références dans des réponses qui prennent parfois des allures de monologues. Hugo, Camus, Zola, Rousseau… Il compare même le sort du colonel Chabert de Balzac à sa propre «injustice» : il a été condamné à six mois de prison ferme l’an passé, après quatorze ans de procédure, pour avoir eu recours à de fausses attestations de présence et de formation lorsqu’il s’occupait des ressources humaines d’une société du Puy-de-Dôme. L’entreprise était en difficulté financière. Par cette combine, elle était exonérée de certaines charges. Lui dit avoir sauvé plusieurs emplois.La cour d’appel de Riom l’a qualifié «d’instigateur de l’escroquerie» et plusieurs jeunes des quartiers n’ont pas reçu de formation comme ils auraient dû.
«Pipeau». L’homme aime se mettre en scène. En tête-à-tête, il défend avec ferveur l’action pour les banlieues de sa ministre. Dans son costume cravate, il use de grands gestes et de regards persuasifs, hausse vivement le ton, avant de baisser la voix et de jouer sur la sensibilité de son interlocuteur. «La ministre veut que l’on apporte une réponse à chaque question.» Il se lève, va chercher une sacoche noire : «Quand nous sommes en déplacement, tout le monde peut nous laisser ses critiques là-dedans. Voyez, il y a toute la misère du monde dans cette sacoche.»
Beau parleur mais déterminé, ce titulaire d’un DESS de gestion et d’un DEA de droit public veut compter dans le débat d’idées. «Mohammed est un lettré, insiste Sihem Habchi. «C’est du pipeau ! répond l’ancienne connaissance. C’est plutôt un très bon joueur d’échecs qui avance bien ses pions dans l’ombre.» Il dit vouloir écrire, fonder un club de réflexion politique et philosophique, montrer une image éclairée d’une culture musulmane et laïque en réunissant des spécialistes. Mais pas question de lâcher sa protégée. Non-marié, il lui a fait serment d’allégeance : «Fadela sait que rien ne pourra me détourner de son combat. Jamais je ne l’abandonnerai.» (libération.fr)
mardi 7 juillet 2009
La banlieue s'invite au Tour de France
Saïd le bienheureux
Sprinter, baroudeur de l’équipe BBOX Bouygues Telecom, Saïd Haddou est le seul coureur d’origine maghrébine du peloton.
Brignoles, envoyé spécial S’il existe un coureur dans ce peloton qui ne boude pas son plaisir, c’est bien Saïd Haddou. À vingt-six ans, presque vingt-sept ans, le natif d’Issy-les-Moulineaux, aujourd’hui numéro 145 et sprinter baroudeur pour les BBOX Bouygues Telecom, découvre le Tour de France avec des yeux d’adolescent et un plaisir qu’aucune de ses mimiques ne dissimule : « Le Tour de France, je le regarde à la télévision depuis que je suis gamin, alors imaginez un peu ce que tout cela me fait. » Dans un grand hôtel de Monaco, où la faune au triptyque codifié : pantalon blanc, mocassin blanc, chemise blanche, prédominait, il baladait sa grande silhouette déliée avec un aplomb qui fleurait bon la banlieue parisienne.
Short beige, basket de marque, chemisette bleu ciel et l’espèce de rictus rigolard de se retrouver en si bonne compagnie, tout cela en disait long sur son amusement. Mais chez ces gens-là, monsieur, on ne rigole ! Alors Saïd a fait comme si : « Il faut prendre cela avec philosophie. Je ne sais pas si cette ville à grand-chose à voir avec le vélo. Monaco ce n’est pas la vraie vie. » Le choc des cultures, Saïd semble s’en foutre, tout du moins le feindre. Sa vraie vie à lui s’est construite dans une cité de Clamart, où il a grandi. Mais, attention, Saïd n’est pas du genre à faire pleurer dans les chaumières : « Mes parents venaient d’Algérie et nous vivions dans une cité. Cela m’est arrivé de faire des petites conneries, mais comme tous les gamins. Rien de bien méchant. Ma mère a tout fait pour que ses enfants ne se sentent jamais mal à l’aise. Je me doute que mes parents ont galéré. Ils n’en parlaient jamais. Nous n’étions pas riches, mais nous n’avions pas non plus le sentiment d’être pauvres. »
Ce qu’il aime avant tout, c’est faire rire : « Mes copains me chambraient quand je partais m’entraîner. Ils me traitaient de danseuse avec mon cuissard et mes pattes rasées. En fait ils ne comprenaient rien à ce sport. » Pas de revanche à prendre sur la vie, pas de grain à moudre pour les sentiments populistes de certains, qui ne lisent dans la réussite des jeunes des banlieues qu’une quête acharnée de réhabilitation. Saïd Haddou est simplement un bon vivant sportif : « Le vélo, c’est une amie de ma mère qui me l’a fait découvrir, à mon frère et à moi. Elle nous a emmenés sur une course qui avait lieu dans la ville. » La suite se fait à l’innocence, sans rêve particulier, juste avec l’envie de pratiquer un sport : « En fait, avec mon frangin, nous ne savions pas comment faire. On ne savait même pas qu’il fallait s’inscrire dans un club. Finalement, nous nous sommes pointés au club de Clamart, sans trop savoir ce qui allait se passer.
Je devais avoir sept ans. » Le petit Saïd est plutôt doué pour tourner les jambes, mais, au-dessus de cela, il aime être avec les copains, dans cette deuxième famille que lui fournit son club : « Au début, on y allait tous les mercredis et peu à peu tous les jours. Franchement, je ne connaissais rien à l’évolution dans le milieu cycliste. À Clamart, ils ont fini par me foutre dehors car ils ne comprenaient pas que je ne veuille pas évoluer dans une équipe plus forte. Franchement, s’ils ne l’avaient pas fait, je ne serais sûrement pas là aujourd’hui, je serais toujours à Clamart. » L’histoire le fait encore rire : « Quand je suis entré à dix-sept ans à Auber dans l’équipe amateurs, ils m’ont fourni un vélo. Franchement, j’y croyais pas ! » Son passage chez les pros, d’abord à Auber et ensuite chez Bouygues, le fait autant marrer : « En fait, j’ai pris mon téléphone sans trop y croire et j’ai appelé Jean René Bernaudeau. Je ne savais pas quoi lui dire, alors je lui ai récité mon palmarès. Il m’a répondu : “Ton palmarès, je le connais, tu sais je suis dans le vélo depuis un bout de temps. Parle-moi plutôt de toi !” Ensuite, il m’a parlé d’esprit de famille et çà, aucun des autres directeurs sportifs contactés ne l’avait fait. »
Le pacte est signé et le récent vainqueur du Tro Bro Léon, le Paris- Roubaix breton, fait son apprentissage sous l’ordre du Vendéen et de Didier Roux. Après une saison 2008 vide de sensations, « une mononucléose et seulement vingt jours de course », il entame 2009 tambour battant et à un rythme de présidentiable : « J’ai couru les grandes classiques du Nord. J’adore Paris-Roubaix. Ensuite j’ai été au Giro, au Tour de Suisse. Franchement je pensais être au repos en juillet, mais Didier Rous m’a appelé. C’est ma plus grosse saison ! » Affûté comme un coureur de fin de Tour, il espère achever cette 96e édition de la Grande boucle en ayant tenté sa chance : « Il va falloir tenir mentalement, rester frais dans la tête. Ensuite, on verra, mais pourquoi pas en décrocher une après Limoges ? » Éric Serres
lundi 11 mai 2009
Dida Diafat : la banlieue sur les épaules
Dans son monde, un homme se juge à sa parole. A l'ancienne. Quand il parle, Dida Diafat, 39 ans, boxe avec les mots. Un sourire de petit garçon, une montre de luxe au poignet, brillante comme le diamant incrusté dans une de ses dents. C'est un "animal" au crâne rasé.
Un après-midi, au bar de l'Hôtel Bristol à Paris - sa deuxième maison - un coursier l'accoste : "Monsieur Dida ? De la part de Monsieur Cayzac." Alain Cayzac, ancien président du Paris-Saint-Germain, lui a fait envoyer son livre dédicacé sur les coulisses du club. Quelques jours plus tard, dans une réunion de boxe, c'est Enrico Macias qui le croise, l'embrasse : "Ça va champion ?" Une autre fois, c'est Zinédine Zidane. Tard dans la nuit, au VIP Room, discothèque parisienne, il partage sa table avec le chanteur Pascal Obispo.
Dida Diafat est un homme au carnet d'adresses aussi épais que le Who's Who. "Il est à l'aise dans tous les milieux", reconnaît Jean-Louis Souman, le directeur de l'Hôtel Bristol qui le convie à ses soirées privées. Dida ou l'histoire hollywoodienne d'un petit caïd d'une cité du Val-d'Oise, devenu une star planétaire du ring avec onze titres de champion du monde de boxe thaïe. Retraité de ce sport de combat ultraviolent, il est aujourd'hui un acteur, made in ghetto : il joue son troisième rôle dans le film Mutants, sorti en salles le 6 mai.
Dida est aussi chef d'entreprise : il gère sa marque de vêtement "Kobey" qui fait près de 1 million d'euros de chiffres d'affaires. Du sommet de son succès, la crasse de son quartier de Villiers-le-Bel (Val-d'Oise) semble si loin. "Il n'a jamais oublié d'où il venait", rappelle une proche... Michèle Alliot-Marie, ministre de l'intérieur.
L'ex-boxeur n'y traîne plus, mais il semble porter sa banlieue sur ses épaules. Pas comme une honteuse balafre à cacher, mais comme une dette à honorer. C'est sa grand-mère, Micheline Chermat - "ma vraie mère", dit-il -, qui l'a recueilli. Il avait trois mois quand il a débarqué d'Algérie. "J'avais eu un empoisonnement sanguin, explique Dida. Mon père avait dit à Mémé : "Si vous le prenez pour le soigner, vous le gardez !""
"Mémé" ? C'est sa bulle. Femme de ménage dans le centre social de son quartier, elle est celle qui, tard la nuit, lui caresse les cheveux, celle qui l'éloigne - un temps - des démons à capuche. Dans ce centre, les gars crachent, renversent des cendriers. "Je savais que c'était elle qui allait nettoyer. Mais je fermais ma gueule", raconte Dida. A l'âge de 13 ans, il voit un grand de 18 ans insulter sa grand-mère. Dida le suit jusque dans un bar, trouve une barre de fer... Le grand s'écroule. "Je pensais à le tuer", lâche le champion.
Premier contact avec la police. Le petit de la cité gagne le respect du quartier. "Il est devenu un leader, se souvient Raymonde Le Texier, ancienne maire socialiste de Villiers-le-Bel, aujourd'hui sénatrice. Pas un sale type, mais quelqu'un écouté par son groupe." Il arrête l'école... C'est le temps des tête-à-tête, des bastons contre les bandes de Sarcelles, de Garches. A 18 ans, tout dérape : Dida passe quelques mois à l'ombre.
Sa grand-mère a quitté la ville, lui dort désormais dans une cave : "Je n'arrivais pas à quitter le quartier." Dida découvre la boxe thaïe, dans une salle de Villiers-le-Bel. Coup de foudre : le ring devient son jardin, les cordes, ses nouveaux amis. "Ça m'a recadré, reconnaît-il. C'est tellement dur la boxe thaïe, que ce sport t'oblige à réussir." Mais les embrouilles continuent. Trop de pression ; il lui faut fuir loin de la cité. Micheline emprunte de l'argent, finance le voyage de son petit-fils pour Bangkok, en Thaïlande.
Il est l'un des premiers Occidentaux à se rendre dans ces camps d'entraînement très particuliers. Il dort sans matelas avec les rats comme compagnons : "J'avais déjà connu ça dans ma cité." Il apprend à gagner (encore) le respect... Un promoteur, Samy Kebchi, s'occupe de lui, le propulse sur Canal+ qui décide de diffuser des combats de boxe thaïe le samedi soir en prime time. "Charles Biétry a sauvé ma vie", lance Dida. "Il s'est sauvé tout seul, répond l'ancien directeur des sports de la chaîne cryptée. Nous avions trouvé notre héros." Ses combats impressionnent de Jean-Claude Van Damme (devenu un intime) à Chuck Norris
Il a raconté sa vie dans un film Chok Dee ("bonne chance" en thaï) avec Bernard Giraudeau, sorti en 2005. Le film n'est pas un succès : il sent trop la rose, pas assez l'odeur de sa cave. "On a été trop gentil", admet la productrice Véra Belmont. "Mais il arrive à changer ses défaites en victoire", admire Samy Kebchi. Chok Dee semble avoir marqué une génération. Dans les rues de Paris, des jeunes le reconnaissent et lui lâchent souvent la même formule : "Dida, t'as changé ma vie..." "Mais je ne suis pas un exemple", martèle l'homme aux 87 combats. "Il est moins bête que les boxeurs en général, il n'a pas trop été frappé à la tête", sourit la productrice.
Elle n'a pas tort : Dida est conseiller municipal (sans étiquette), délégué à la jeunesse de sa commune de Chaumontel, dans le Val-d'Oise. Sa vraie réussite ? Ses enfants. "Mes deux garçons ont deux classes d'avance", dit fièrement le diplômé de la rue.
Dida veut mettre son réseau et sa réussite au service des banlieues. Quand les cités se révoltent en 2005, il se rend à Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine, jouer le bouclier pour le maire, son ami Patrick Ollier (UMP). "Nous sommes très proches", raconte le compagnon de Michèle Alliot-Marie. Il avait rencontré le couple sur une plage de Djerba, en Tunisie, il y a une dizaine d'années. Ses innombrables amis de droite, très proches du pouvoir, se sont intéressés à cet homme de gauche alors que les socialistes l'ont ignoré. "Il est d'une générosité naturelle et d'une humilité incroyable, assure l'ancien président de l'Assemblée nationale. Je lui dois beaucoup. Ma politique de la jeunesse s'est faite à partir des dialogues initiés par Dida."
Quand Villiers-le-Bel s'embrase en novembre 2007, Dida organise une rencontre entre la ministre place Beauvau et quelques jeunes du quartier. L'un d'entre eux est aujourd'hui soupçonné d'avoir tiré sur la police. "J'assume, explique Dida. Pour moi, il n'a rien fait." Michèle Alliot-Marie ne lui en veut pas. Il rencontre dans la foulée Bernard Laporte, secrétaire d'Etat aux sports. "Il m'a dit qu'il venait de la campagne et qu'il ne connaissait rien à la banlieue", raconte taquin Dida. Il reçoit un courriel du cabinet, le 17 janvier 2008, qui le charge d'une mission : développer le sport dans les cités. Une visite est prévue une semaine plus tard à Villiers-le-Bel. Bernard Laporte ne s'y rendra pas. La mission à peine commencée s'arrête déjà. "Il a eu peur. Il y a trop de lâcheté", s'irrite Dida.
Il y a quelques semaines, un riche homme d'affaires kazakh lui a proposé de remonter sur le ring, en décembre, à Las Vegas, affronter le champion du monde en titre. Dida doute : les 40 ans arrivent. "Si j'y vais, lâche-t-il, je l'exploserai." http://www.dida.fr/
dimanche 8 mars 2009
Zahia Ziouani, une femme chef d'orchestre en plein coeur du 9-3
"Les gens de banlieue n'aiment pas que le hip-hop, c'est la musique classique qui réunit le plus de monde, on le voit bien à Stains, où l'auditorium est plein à chaque représentation. Certaines familles ne sont pas habituées mais elles sont très curieuses et contentes de découvrir cette musique. C'est important de leur transmettre un patrimoine musical qui a traversé les siècles", a expliqué à l'AFP Zahia Ziouani, jeune femme brune toute en rondeur, au sourire communicatif.
Bien sûr, note-t-elle, "un accompagnement dans la démarche est nécessaire car les conditions matérielles ne sont pas toujours réunies pour qu'un enfant puisse jouer d'un instrument chez lui, par exemple: mais les parents s'investissent dans l'éducation de leurs enfants et on arrive à cette ouverture", souligne la jeune Zahia.
Se revendiquant comme une militante pour le 9-3, elle explique ainsi l'élan qui la porte: "J'ai envie de participer à toute cette sensibilisation envers la banlieue et depuis toujours je suis soucieuse de changer son image négative pour montrer aux habitants de ces quartiers qu'ils ne sont pas des victimes et qu'ils ne doivent pas vivre cette image comme une fatalité: ils ont un potentiel que j'ai envie de montrer".
Son école de musique et de danse, tout au long de l'année, brasse plus de 400 élèves de 40 nationalités différentes et issus de divers quartiers de Stains: "Nous arrivons ainsi à un développement de la culture qui est essentiel pour les habitants de ces quartiers", fait-elle valoir.
Etre une femme, jeune, d'origine algérienne et chef d'orchestre n'a pas toujours été simple pour Zahia. Elle a travaillé dur, combattu les préjugés sur la banlieue et s'est fait une place dans le milieu de la musique classique qui compte très peu de femmes chef d'orchestre. Après s'être donné elle-même les chances d'y arriver, elle souhaite aujourd'hui être reconnue pour ses valeurs artistiques et non pour ses origines.
Il y a dix ans, Zahia, guitariste et altiste de formation, a créé son propre orchestre symphonique, intitulé "Divertimento", où elle a réuni de jeunes talents et de jeunes professionnels de Paris et de Seine-Saint-Denis qui se produisent en France mais aussi à l'étranger. L'orchestre est actuellement en résidence à Stains.
La jeune femme a également dirigé l'orchestre symphonique du Caire et s'est vu attribuer pour l'année 2007 le titre de premier chef invité de l'orchestre national d'Algérie.
Michel Beaumale, maire PCF de Stains, "ne regrette pas de lui avoir donné sa chance" il y a quatre ans en la nommant directrice de l'école de musique et de danse où "les effectifs ont doublé depuis qu'elle est arrivée". "Elle apporte une grande ouverture musicale avec une qualité pédagogique, elle est talentueuse et nous avons énormément de chance qu'elle se soit engagée dans une petite ville comme la nôtre", ajoute-t-il.
Zahia Ziouani se dit, elle, "très attachée à ce département: j'y vis depuis mon enfance, je le connais bien, je m'y sens utile, la ville de Stains m'a séduite car elle est dynamique et même si j'y suis arrivée à une période difficile liée à la délinquance, il y avait plein d'espoir".
Source : AFP
jeudi 5 mars 2009
Mabrouck Rachedi : un écrivain français
C’est l’histoire d’un cadre sup, promis à une belle carrière d’analyste financier, qui lâche « tout », pour essayer de vivre de sa passion : l’écriture. A 32 ans, Mabrouck Rachedi, avant-dernier d’une famille de onze enfants, habite toujours un quartier populaire de Vigneux-Sur-Seine (91270).
Gamin, il était « toujours fourré à la bibliothèque ». C’est un élève brillant qui obtient un Bac C (scientifique). Il décrochera par la suite un DEA en sciences économique. « Très vite, j’ai été salarié dans une société en bourse. Je courrais vers ce dont j’avais manqué le plus, c'est-à-dire l’argent. ! Je me suis interrogé sur le sens à donner à cette quête insensée ». Il trouve alors un accord avec son patron pour quitter sa boîte sous de bonnes conditions. Mais l’après « finance » pour Mabrouck ressemble à un mauvais feuilleton. Très vite, il se retrouve au RMI : « Pour tout le monde, c’est une galère de se faire éditer, alors imagine ce que c’est quand tu viens de la banlieue et que tu t’appelles Mabrouck. Ce milieu m’était tellement étranger que j’ai envoyé mes manuscrits à des maisons d’éditions spécialistes de manuels sur le bricolage !».
Aujourd’hui, on ne sait pas si la sortie de son troisième livre ("Le petit Malik" aux Editions Lattès) y est pour quelque chose mais Mabrouck Rachedi ressemble de plus en plus à ce qu’il a toujours rêvé d’être : un écrivain. Il arrive au rencart avec sur le dos une longue veste noire, où on aperçoit en dessous un épais col roulé années 70. Sa démarche est nonchalante, et l’air est sérieux. Lui manque que la pipe au bec pour ressembler à Jean-Paul Sartre. Mais dans la France 2008, il reste encore et toujours aux yeux des médias « un écrivain de banlieue ». « Quand un gars du 16ème publie un bouquin, remarque le jeune homme, on ne dit pas qu’il est un écrivain bourgeois». Depuis les révoltes sociales de 2005, il semblerait que les éditeurs soient moins frileux à l’idée de publier des textes émanant d’une littérature dite urbaine. Comme pour couper court à quiconque verrait dans sa réussite une conséquence « aux événements de banlieues », que lui a été découvert en 2004...
Son premier bouquin, « le poids d’une âme » (Editions Lattès) sort en 2006. L’auteur y raconte les mésaventures d'un jeune ado de banlieue, toujours au mauvais endroit au mauvais moment, la suite c’est une cité qui s’enflamme, un bus qui carbonise, un guet-apens contre des policiers. Un prélude à 2005...
L’année d’après, le trentenaire publie « Eloge d’un miséreux », (Editions Michalon). Un essai satirique, un poil provocateur,-« qui ne parlait pas de la banlieue », précise-il, où un « pauvre », au lieu de pleurer sur sa misère, prend son malheur comme une aubaine pour profiter de son seul luxe : le temps libre. Avec son dernier livre, on suit l’itinéraire d’un jeune banlieusard. « L’histoire du petit Malik commence à 5 ans. A 26 ans, ce dernier, à défaut d’avoir toutes les réponses à ses questions, se posent enfin les bonnes questions ». On l’aura compris : les ouvrages de Mabrouck Rachedi ont une portée sociale et culturelle. Il s’emporte : « le pire c’est quand quelqu’un dit : je n’y arriverai pas, parce que je viens de la banlieue ». Même s’il admet volontiers « qu’il existe un vrai frein à l’ascension des classes populaires, en particulier de celles qu’on appelle les minorités visibles ».
Aujourd’hui, si le jeune homme de 32 printemps ne trébuche pas sur des lingots d’or, ses livres et ses activités annexes lui permettent de joindre les deux bouts. Il anime des lieux d’écriture dans des collèges en banlieue et en province, il est également chroniqueur pour différents magazines. Il conclut l’interview: « il y a deux types de barrières : la réelle, celle que nous impose la société, et l’imaginaire, celle qui est ancrée dans nos têtes ». Autant d’obstacles que cet homme a su surmonter pour devenir ce qu’il est aujourd’hui : un écrivain qui a toute sa place aujourd’hui dans la littérature française.
Nadir Dendoune (Fumigène)
dimanche 18 janvier 2009
En Seine-Saint-Denis, l'état, c'est Meddah
Il est fier de sa « diversité ». Comprendre professionnelle, mais surtout pas ethnique. Nasser Meddah deviendra lundi préfet de Seine-Saint-Denis. Et ainsi le premier préfet francilien issu d'une « minorité visible ». « Que du très banal », feint-il ...
Il est fier de sa « diversité ». Comprendre professionnelle, mais surtout pas ethnique. Nasser Meddah deviendra lundi préfet de Seine-Saint-Denis. Et ainsi le premier préfet francilien issu d'une « minorité visible ». « Que du très banal », feint-il de croire avant de reconnaître, du bout des lèvres, « la charge symbolique » de sa nomination. L'aboutissement d'une carrière brillante dans les plus grands corps de l'Etat. « Au service de l'intérêt public, ma seule boussole », répète de façon incantatoire cet exemple parfait du creuset républicain.
Pupille de la nation d'origine kabyle, Nasser Meddah vit « une enfance ordinaire en milieu ouvrier » dans la banlieue d'Arras (Pas-de-Calais). Sa mère fait des ménages pour nourrir ses trois enfants, « aidée par la subvention du service des pupilles ». L'Etat, déjà. Excellent élève, il entre en classe prépa « sans trop savoir pourquoi ». Puis, on lui conseille les concours administratifs qu'il prépare tout en étant pion dans un internat. Major de l'examen pour devenir attaché, il rejoint le ministère de la Défense. Nasser Meddah, qui n'est pas passé par la case grande école, va ensuite enchaîner un parcours sans faille à travers les plus hautes administrations : le Trésor, l'ambassade à Madrid, les Affaires européennes, la Cour des comptes sous Philippe Seguin, « autre pupille ».
En 2006, il est nommé préfet de l'Aube, puis devient conseiller du coordinateur du renseignement à l'Elysée. « A 50 ans, j'avais le choix : soit je profitais de ma réussite sociale, soit je prenais des risques. » Va pour la deuxième option. « La Seine-Saint-Denis est un grand département avec plein de défis. » Il a beau avoir « intégré les codes des élites », la signification est claire : il voulait du terrain, il va en avoir. Il promet d'ailleurs de se dégager trois demi-journées par semaine pour s'y rendre « en plus des figures imposées de représentation ». Et « assume, sans le porter en bandoulière », le fait de vouloir participer à sa manière à la banalisation d'une intégration réussie. « Je déteste les fonctionnaires qui fonctionnent. Il faut apporter un supplément d'âme. » Cela ne l'empêche pas, lui qui avoue un penchant pour la littérature de science-fiction, David Bowie, la new wave et qui ne crache pas sur le punk - « ça va décoiffer à la préfecture » -, de tout miser sur la compétence. Et de se réjouir : « Préfet, ça m'a toujours attiré, c'est lui qui remettait des prix à l'école. »
Alexandre Sulzer
samedi 3 janvier 2009
Pap Ndiaye, républicain de souche
Fin 2008, alors qu'il venait de fêter ses 43 ans, Pap Ndiaye est allé pour la première fois en Afrique. Le Français a éprouvé un sentiment étrange. "C'était un ailleurs que je connaissais très peu. En même temps, mon nom et ma couleur de peau me désignaient comme étant de cet ailleurs." L'historien de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), étoile montante de l'intelligentsia française, était l'invité d'un colloque à Bamako. Il venait y parler de son récent ouvrage, La Condition noire, essai sur une minorité française (éd. Calmann-Lévy, 436 p., 21,50 euros). Le livre s'interroge sur la place de cette population dans notre société, sur les discriminations dont elle souffre.
Les Noirs... En Afrique, l'auteur a pu aborder le thème sans périphrase. En France, en revanche, les circonlocutions, les justifications sont encore de rigueur. "Quand on parle de la couleur de la peau, on vous sort le missel républicain", constate l'universitaire. Pap Ndiaye a été accusé d'hérésie par ces républicains purs et durs. En face, jugeant ses positions trop consensuelles, les communautaristes noirs l'ont voué aux gémonies, traité de "Nègre blanc". Des proches de Dieudonné l'ont menacé physiquement, car il fut l'un des premiers à dénoncer la dérive vers l'extrême droite de l'humoriste. Pap Ndiaye s'est fait à l'idée d'encaisser les coups sur ses deux flancs.
Longtemps, l'homme ne s'est pas posé de questions sur son identité. Né à Antony (Hauts-de-Seine), il était un Français de souche. "Je n'ai pas eu à m'intégrer : j'étais d'ici." Rien dans son parcours de jeunesse, dans l'existence délicieusement banale d'un rejeton de la classe moyenne ne commandait de s'interroger sur cette évidence. "Notre vie était très années 1970, sans rien de particulier", constate Marie, sa soeur, romancière et auteure de théâtre. La cadette décrit un univers conforme à l'idéal républicain, expurgé des différences, a fortiori du racisme : "Nous n'avons pas été frottés à ces questions."
Les deux enfants sont élevés en banlieue parisienne par leur mère, Simone, fille de paysans du Loiret, devenue professeure de sciences naturelles. Ils passent les étés dans la ferme des grands-parents, où Pap suit avec passion le Tour de France. "Notre culture était absolument française, souligne Marie. Nous étions dans un milieu blanc. Il n'y avait pas d'autres visages noirs."
L'entourage n'attache que peu d'importance à cette nuance de couleur. Elle leur vient de leur père, Tidiane Ndiaye, un brillant étudiant sénégalais, fils d'un cheminot de la ligne Dakar-Bamako. Il s'est éclipsé très vite, leur laissant juste un nom, une pigmentation et une énigme sur eux-mêmes que Pap et Marie exploreront chacun à leur manière. Par défaut, Simone se chargera d'inculquer quelques notions de culture africaine à ses enfants.
Pap et Marie Ndiaye sont de bons élèves, de ceux que la République aime promouvoir par principe. Marie commence une carrière littéraire qui lui vaudra d'obtenir le prix Femina en 2001 et d'entrer au répertoire de la Comédie-Française. Après avoir pratiqué intensément l'athlétisme jusqu'à suivre une filière sport-études, Pap intègre une classe préparatoire littéraire au lycée Henry-IV, à Paris. Il entre à l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, réussit l'agrégation d'histoire.
Il se voit proposer en 1991 une bourse américaine afin de poursuivre ses études à l'université de Virginie, puis à celle de Pennsylvanie. "Je ne l'ai su que très récemment, mais mon dossier avait été sélectionné en vertu de l'affirmative action." Ce programme, traduit dans le débat politique français par "discrimination positive" ou "égalité des chances", a été instauré dans les années 1960 outre-Atlantique pour aider les membres les plus méritants des minorités. "Je suis donc un produit de l'école républicaine française et de l'affirmative action américaine", conclut Pap Ndiaye.
"C'est aux Etats-Unis que j'ai découvert le monde noir", poursuit le Français. Le pays est alors en plein débat sur la place des Afro-Américains, un débat vindicatif, parfois violent. A Los Angeles, en 1992, des émeutes ont fait 38 morts. L'étudiant s'intéresse aux études afro-américaines, pille la bibliothèque du campus. En 1995, il assiste à la Million Man March, immense manifestation des Noirs organisée à Washington. L'étudiant est à la fois fasciné par cette mobilisation et effrayé par certains discours extrémistes. L'antisémitisme de Louis Farrakhan, chef de Nation of Islam, le sidère comme le sidérera dix ans plus tard l'émergence d'un discours identique en France.
En 1998, Pap Ndiaye se voit proposer un poste à Paris, à l'EHESS. Pendant quelques années, l'enseignant tente de se couler dans le moule strictement républicain, dans le cadre moralement réglementé des sciences sociales qui "peinent à prendre en compte d'autres variables que les classes". En même temps, le citoyen observe ceux qui le regardent, et perçoit qu'ils voient une différence. Il découvre les discriminations dont il a été exempté mais que subissent d'autres personnes autour de lui. A l'évidence, les Noirs sont visibles, et parfois stigmatisés, comme êtres, et invisibles comme population. Faut-il s'unir ou, au contraire, refuser "cette espèce d'assignation" qu'est la couleur de la peau ? L'intellectuel hésite encore.
Une rencontre lui enlève ses dernières inhibitions. En 2003, Patrick Lozès, un ancien pharmacien, qui s'était engagé en politique sous l'étiquette UDF, lui propose de créer une association, Cap-div (comme diversité), qui entend traiter de la question "noire", même si, par une dernière pudeur, le mot ne figure pas dans l'intitulé. Les émeutes de 2005 dans les banlieues confirment l'urgence d'une réflexion. En novembre de la même année, foin des contorsions de vocabulaire, est lancé le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) dont Pap Ndiaye devient "un compagnon de route". Quitte à s'attirer la vindicte de ceux qui refusent ce classement par la couleur et dénoncent, avec l'écrivain d'origine antillaise Claude Ribbe, "une imposture raciale".
"Pap souffrait d'apparaître exotique et de ne pas l'être, justifie Jeanne Lazarus, sa compagne. Il est noir et il se sent mieux si cela est dit, même si ce n'est qu'une partie de lui-même." Aujourd'hui, l'intellectuel veut nourrir le débat sur une discrimination positive à la française. Proche des socialistes, l'universitaire regrette que sa famille politique rechigne à se saisir du dossier. "Il est vital que la gauche incorpore cette question dans son programme de rénovation politique. Une course de vitesse est engagée tant l'amertume et le ressentiment des Noirs sont grands. Si rien n'est fait, le risque est un repli identitaire." Foi de républicain.











