dimanche 20 décembre 2009
Fadela et son ombre
La secrétaire d'Etat à la Politique de la Ville a un double. Mohammed Abdi, éminence grise inconnue du grand public. Alors que le grand plan Marshall promis par Sarkozy est en panne, le conseiller est sous le feu des critiques. Bouc émissaire facile ? Sophie des Déserts raconte l'ascension de cet inséparable duo au coeur du pouvoir
Il a fallu trois heures pour la convaincre. Trois heures enfiévrées à la terrasse d'un bar à chicha du 13e arrondissement, à Paris. Fadela Amara avait, une première fois, refusé d'entrer au gouvernement. Mais, au lendemain des législatives, Nicolas Sarkozy revenait à la charge. Il voulait Fadela, cette fille d'ouvrier algérien, mère de Ni putes ni soumises, qui, la première, avait osé défier la racaille. Sacrée nana, lui disait Cécilia. Seu lement Amara refusait les avances, son coeur était trop à gauche. Qui pourrait le faire basculer ? L'Elysée contacta Mohammed Abdi. Ce 18 juin 2007, Mohammed retrouva Fadela au pied de son HLM. Trois heures d'envolées lyriques sur les combats, les humiliations passées, l'espoir, enfin, de tout changer. «C'est no tre destin», souffla-t-il de sa voix de miel. Le lendemain, Amara décrochait son téléphone : «OK, à condition que tu viennes avec moi.»
«C'est Abdi qui tient tout», croit savoir un proche du président. A l'entendre, la grande gueule de Ni putes ni soumises serait une femme sous emprise. De là à expliquer ainsi l'échec de la politique de la ville et à faire oublier, au passage, les promesses non tenues de Sarkozy, il n'y a qu'un pas que les mauvaises langues franchissent allègrement. La biographe de la secrétaire d'Etat, Cécile Amar (1), confirme pourtant : «Fadela, c'est d'abord l'histoire d'une femme soumise.» «M. et Mme Amara», comme on les surnomme parfois, connaissent les rumeurs. Ils en jouent depuis toujours. Elle : «Il y en a qui ont parlé d'amour sublimé, platonique...» Lui, toujours plus politique : «Personne n'a d'emprise sur Fadela. Dire cela, c'est du machisme.» Main sur le coeur, Abdi jure : «C'est avec plaisir que je suis le moine-soldat de cette femme.» Pour mieux convaincre, il se met parfois à donner à son amie du «Mme la Ministre». Personne ne peut s'empêcher de sourire. «Ils se connaissent par coeur, ils ne font qu'un», reconnaît l'ancien président de SOS-Racisme, Malek Boutih, qui les fréquente depuis les années 1980.
Au départ, pourtant, ces deux-là n'ont rien en commun, sauf Clermont-Ferrand, le lieu de leur rencontre. Pour Mohammed Abdi, le fils de propriétaire terrien venu du Maroc faire son droit, Clermont ressemble à l'éden. La fac, la cité U, et bientôt les potes de SOS, «l'image d'une France douce et généreuse». Pour Fadela Amara, qui a grandi avec neuf frères et soeurs dans la banlieue à Herbet, la cité des ouvriers maghrébins, c'est une autre réalité. Les baraquements, la misère, la violence. Leurs destins se croisent en 1986, lors d'une réunion de quartier. Mohammed Abdi, alors responsable local de SOS, a 27 ans. Un air d'Alain Delon, il porte beau, parle bien. Dans la salle, il y a Fadela, son sourire édenté, ses cheveux en bataille. «Elle avait l'air très pauvre, se souvient- il Mais elle avait une rage incroyable.» La har gne des cabossés, un petit frère tué par un chauffard, un autre, plus âgé, qui sera incarcéré, une soeur emportée par un cancer... A l'époque, Fadela Amara, qui rêve d'être danseuse étoile, s'occupe des chaudières cassées des voisins. Mohammed Abdi assure qu'il a «su immédiatement que cette femme aurait un destin». Elle, elle se rappelle surtout que ce «bourge», serveur au Richelieu, le café chic du centre-ville, se la «jouait» beaucoup.
Un charme d'intello oriental
Les deux «potes de SOS», au-delà de leur amour pour Mitterrand, se découvrent des points de convergence. Mohammed les a théorisés : «Elle porte les stigmates de la pauvreté. Moi, ceux de l'exclusion.» «L'exclusion dans l'opulence», précise-t-il. Onzième et dernier rejeton d'un père polygame qui répudia sa mère quand il avait 2 ans, Mohammed a vécu sans amour, dans une villa pleine de domestiques. «Vous êtes l'enfant de trop», lui a dit un jour son amie Laure Adler. Pour Fadela, «il a un côté Rémi sans famille». La famille, l'exilé d'Oujda l'a cherchée dans la politique. Avec Fadela, il a trouvé une «soeur». Dévouée, toujours prête à partager un tajine, faire un peu de ménage, prêter de l'argent, écouter ses théories, ses angoisses et ses problèmes de coeur.
Une soeur, qui le suivra dans tous ses errements, tous ses combats. Il sent combien elle lui sera fidèle, et utile. L'avenir politique se joue dans les quartiers, Mohammed, le dandy marocain, et Fadela, la fille d'Herbet, ne vont plus se quitter.
Par amour peut-être, par amitié, Mlle Amara va faire sa vie à l'ombre de ce pygmalion. Tout pour lui. Pas de mari ni d'enfant. Chez Moham med, les filles défilent. Elle seule reste. «C'est un grand romantique», jure-t-elle. Abdi l'emmène au Maroc, lui fait découvrir la poésie d'Orient, Baudelaire, Marx. A ses côtés, elle, qui ne parle pas l'arabe, redécouvre ses origines. «Moham med m'a apaisée et structurée», explique-t-elle. Peu à peu, la timide titulaire d'un seul CAP de bureautique s'affirme. Au même moment, fin des années 1990, Abdi, alors DRH d'une société de gardiennage, est mis en examen pour escroquerie à la formation professionnelle, soupçonné d'avoir détourné 75 000 euros. Il est à terre, relégué dans l'ombre.
Amara, qui l'a rejoint à Paris, occupe le devant de la scène. Quand, en 2000, Malek Boutih cherche une voix pour incarner les femmes des quartiers, Fadela parle haut et fort. D'elle, des «mecs», du ghetto intérieur. Pour Abdi, qui n'a jamais été un grand féministe, seule la question sociale compte. Mais, quand il voit les médias s'enflammer, il suggère de monter une association dont il deviendra le secrétaire général. Plu tôt que Ni putes ni soumises (NPNS), il aurait voulu l'appeler Jolies Mômes. Il en voit tant défiler. Souvenirs de l'une d'elles : «Mohammed notait les filles, faisait son marché. Parfois, Fadela en attrapait une par le menton. Belle gueule, balançait-elle. Mais rien dans la tête.»
Dans le couple, les rôles, depuis toujours, sont bien définis. A elle le vécu, le terrain. A lui la stratégie, les réseaux. L'ex-pote de la «bande à Juju» adore préparer des coups. Son charme d'intello oriental, toujours prompt à citer Camus ou Aragon, envoûte les puissants. Lui ?. qui, avec les Jeunesses socialistes du lycée d'Oujda, a combattu les barbus comprend la peur de l'islam. Il est l'«Arabe rêvé», amateur de vin et de saucisson, qui parle si bien de la République émancipatrice, contre le voile et l'obscurantisme. Ses partitions, interprétées avec la fougue de Fadela, enchantent les élites. M. et Mme Ni putes ni soumises sont invités partout, à l'Assemblée, au ministère de l'Intérieur, dans les cercles huppés de l'Automobile Club et du Siècle... Ils dînent en couple chez les journalistes Catherine Ceylac et Claude Sérillon, partent en week-end chez la patronne de «Elle», Valérie Toranian, et Franz- Olivier Giesbert, son compagnon du «Point». Leurs nouveaux amis s'appellent Kate Berry la photographe fille de Jane Birkin, PPDA, Arlette Chabot, André Azoulay conseiller du roi du Maroc, et le richissime Jean-Claude Darmon. Mohammed ne refuse aucune invitation.
Désillusions socialistes
Il répond naturellement à celle du Cercle de l'Oratoire, un groupe composé, entre autres, de néoconservateurs, préoccupés, depuis le 11-Septembre, par la montée de l'islamisme et de l'antisémitisme. Le fondateur du Cercle de l'Oratoire, Michel Taubmann, est charmé par «ce garçon chaleureux et brillant qui tenait des positions très mesurées sur le conflit israélien». Abdi devient membre actif du club, où se côtoient André Glucksmann et BHL. Là, dès 2002, il évoque librement son admiration pour Sarkozy et discourt sur les ravages de l'assistanat... Amara suit, parfois à reculons. «Elle, la musulmane pratiquante, a eu des moments de doute, notamment sur la loi contre le voile, rappelle une de ses disciples, Safia Lebdi. Elle n'était pas insensible à ceux qui, à gauche, lui reprochaient de stigmatiser les gars des cités.» Entre Mohammed et Fadela, parfois, le ton monte. Il la traite d'inculte, de «mal sapée». «Tu me fais chier», hurle-t-elle. Ces deux-là ont toujours eu de grandes engueulades : ils feignent de se détester, comme pour mieux se retrouver.
Au final, «Abdi a le dernier mot», dit-on au cabinet. D'ailleurs, quand la secrétaire d'Etat recrute un collaborateur, elle recommande toujours de passer voir Mohammed : «C'est lui qui définit la ligne.» Dans le passé, celle-ci a beaucoup fluctué, pris toutes les nuances de rose, rocardien, fabiusien, hollandais et même royaliste. Amara a refusé d'être la porte-parole de Ségolène, mais Abdi, encore proche à l'époque de Julien Dray était de son voyage au Proche-Orient. Au stade Charléty entre les deux tours, «Mme et M. Amara» criaient encore «Ségolène présidente»... Opportunistes ? «Pragmatiques», répliquent-ils, outrés. Le couple s'est soudé sur les désillusions socialistes. Mohammed ne s'est jamais remis de sa condamnation pour escroquerie, en 2002, à 8 mois de prison avec sursis. Etait-il «l'homme de paille du financement du PS dans le Puy-de-Dôme ?», comme l'affirme un député socialiste. Il a, en tout cas, le sentiment d'avoir été lâché et d'avoir perdu, dans cette bataille judiciaire, dix ans de sa vie. Longtemps, de peur d'être saisi, il avait un compte en banque et un appartement vides. «Tout pour la cause», soupirait-il, en accueillant les journalistes. Avec Amara, il partage les mêmes rancoeurs. L'un des pires souvenirs de la secrétaire d'Etat ? Le congrès de Dijon de 2002, où François Hollande, malgré ses promesses, ne l'intègre pas à la direction du PS. Fadela, ignorée, comme avant à Clermont, lorsque après avoir tout donné pendant les campagnes, elle restait sur le banc des oubliés.
Des amateurs au coeur du pouvoir
Alors quand Nicolas Sarkozy lui a proposé de se battre pour tous les quartiers de France, pouvait-elle refuser ? Le président, disent Amara et Abdi, est le seul à ne pas les avoir «traités comme les Arabes de service». Mais avaient-ils conscience qu'il les utiliserait avant tout comme des symboles ? Aujourd'hui, ils sont coincés dans un simple secrétariat d'Etat, sans moyens. Le plan Marshall promis par l'Elysée avait, dès le départ, du plomb dans l'aile... Le remodelage des «zones sensibles» est resté lettre morte.
Leurs bonnes idées - les internats d'excellence, les écoles de la deuxième chance - ont été récupérées par leurs collègues du gouvernement. Eux deux, les ex-associatifs, amateurs au coeur du pouvoir, ont du mal à se faire à la machine gouvernementale. Ils se sentent de nouveau en guerre. Seuls contre leurs anciens amis socialistes, qui ne leur pardonnent pas leur trahison, seuls contre leurs nouveaux camarades UMP qui comprennent mal les critiques de Fadela Amara sur les tests ADN ou les charters d'Afghans. Seuls enfin, au sein même de leur cabinet, contre tous les apparatchiks, «cette noblesse d'Etat» qu'ils soupçonnent de tout faire pour paralyser leurs projets. Mépris de classe, jurent les deux camarades. Des petites phrases apparemment anodines, une porte non tenue, un rapport envoyé sans avoir été validé... Abdi en oublie parfois ses belles manières et se met à hurler «bande de nuls», «incapables»... Une soixantaine de collaborateurs ont déserté. Certains l'accusent de tous les maux. Harcèle ment, népotisme, influence néfaste. Ils sont nombreux à avoir conseillé à Amara de s'en méfier, voire de s'en défaire. «Ce gars-là, c'est la bande à Dray. Il faut l'écarter», explique aujourd'hui encore un conseiller de Matignon. A tous, Fadela Amara a fait la même réponse : «Au nom de toutes les galères, tous les combats, je ne quitterai jamais Mohammed.»
En novembre 2008, quand la Cour de Cas sation a finalement condamné son alter ego à dix-huit mois de prison, dont six fermes, la secrétaire d'Etat a tremblé. «C'est fini, a murmuré le compagnon. Continue sans moi.» Finalement, sa peine a été aménagée. Malgré les pressions, Amara a tenu bon, Abdi est resté. Le conseiller, qui a ses entrées à la cour de Mohammed VI et quelques copains bien placés dans les émirats, aurait accepté de partir pour un poste diplomatique. Mais avec son casier judiciaire... «Omar Shérif», comme le nomme l'actuel directeur de cabinet, continue donc de vivre entre les palais du Maroc et son HLM du 13e arrondissement, qu'il a gardé, à côté de celui de Fadela. Le soir, comme d'habitude, ils s'y retrouvent, comptent les «traîtres», refont le monde. Ils savent qu'ils sont désormais sous surveillance. L'Elysée a chargé leur ministre de tutelle, Xavier Darcos, de les cornaquer. Le président tient à Fadela. Il ne peut pas lâcher toutes ces icônes de la diversité. Celle-là, en plus, sonne juste quand elle parle de la «souffrance des quartiers». L'abandonner, elle, serait un signe supplémentaire de son désintérêt pour les banlieues. Et puis, ces derniers temps, l'ex-rebelle n'a pas démérité. Elle a défendu Hortefeux, son ex-ennemi juré de Clermont, avant de voler au secours de Jean Sarkozy, proposant, sans rire, de saisir la Halde pour discrimination au patronyme... Mohammed, de son côté, a décroché un déjeuner avec Carla et lui a proposé de travailler pour sa fondation. Depuis, la première dame est l'un de leurs fidèles soutiens. A l'Elysée, on apprécie que Fadela ne se soit pas convertie à Dior, comme Dati.
Abdi a bien essayé, avec Kate Berry de la traîner dans les boutiques. Impossible. Amara, qui s'émerveille encore de «gagner onze fois le smic», ne sait pas dépenser. Elle compte toujours, maladivement, congèle le pain qui reste sur la table après les déjeuners du ministère. «On n'a pas changé, martèle le conseiller spécial. Un seul objectif : continuer le combat.» Mais les inséparables savent que leurs jours sont comptés. Que deviendront-ils après les régionales ? Silence. «Vous savez, lâche Fadela Amara. Mohammed vient de se marier avec une Marocaine, elle attend un bébé.» Elle s'efforce de sourire : «On a enfin réussi à le caser !»
Mohammed Abdi
«Je ne serais pas là sans lui», reconnaît Fadela Amara - en compagnie de son conseiller lors de la sortie de leur livre, «la Racaille de la République», en 2006. C'est Mohammed Abdi, l'ex-pote de SOS- Racisme, proche du PS puis des«néoconservateurs», qui a amorcé le virage à droite et l'a convaincue de rejoindre le gouvernement.
Fadela Amara
31 janvier 2004. Fadela Amara fête le premier anniversaire de Ni putes ni soumises avec Cécilia Sarkozy. Politiques, artistes, journalistes, le combat contre les machos des cités séduit tout Paris. Moins les quartiers, où l'association ne s'est jamais réellement implantée.
Christine Boutin
La secrétaire d'Etat accuse Christine Boutin, son ex-ministre de tutelle, d'avoir tout fait pour réduire ses marges de manoeuvre. Court-circuitage, crédits en baisse... Le plan Marshall annoncé par Sarkozy devient une simple «dynamique espoir banlieues». Face aux enjeux, les résultats sont dérisoires. A ce jour, 2 900 places d'«internats d'excellence» ouvertes pour les enfants des quartiers, 52 écoles de la deuxième chance pour les 16-25 ans sans qualification, seules 6 communes pratiquant le «busing» (le transport des élèves des cités vers des écoles plus favorisées), 18 000 contrats d'autonomie signés, un coaching onéreux pour les jeunes non qualifiés, qui aboutit à un emploi ou à une formation dans seulement 30% des cas. La crise est passée par là, dit Amara, son budget est faible : «Je ne peux pas m'occuper seule de 8 millions de personnes. Tous les ministères doivent mettre la main à la pâte.»
Chantiers de la rénovation urbaine
Sur l'un des chantiers de la rénovation urbaine, la seule véritable réussite de la politique de la ville. Initiée en 2003 par Jean-Louis Borloo, elle a continué avec Fadela Amara, qui s'est battue pour la conserver sous sa tutelle. D'ici à 2016, 480 quartiers devraient être réhabilités. 2,4 milliards, sur plus de 12 prévus, ont été dépensés.
Saint-Tropez
Fadela a-t-elle perdu son âme ? A Saint-Tropez, cet été, elle buvait du rosé à 200 euros sur la terrasse du Nikki Beach, à l'invitation de son richissime ami, Jean-Claude Darmon. «J'ai fait le tour des quartiers difficiles, se défend-elle. Laissez-moi faire le tour des ghettos de riches.»
Sophie des Deserts
Le Nouvel Observateur
(1)«Fadela Amara. Le destin d'une femme», Hachette Littératures.
Deux ans et demi après, «Fadela» et «Mo hammed» reçoivent face à la tour Eiffel, au dernier étage du secrétariat d'Etat à la Politique de la Ville. Ils se font appeler «Mme la Ministre» et « le Conseiller spécial». Salade de homard, émincé de veau, la table est belle mais l'appétit n'y est pas. La veille, «le Monde» a publié, en une, un rapport accablant sur les cités. Taux de chômage de plus de 40% pour les garçons de moins de 24 ans, boom de la pauvreté, les 4,5 millions d'habitants de ces zones sensibles sont sacrifiés. Comme le dit le maire de Clichy-sous-Bois, il reste du plan Espoir Banlieues de Mme Amara... un immense désespoir. Coup dur, après les polémiques sur la vague de départs qui ont secoué son cabinet. La secrétaire d'Etat et son conseiller préparent la riposte au 20-heures de France 2. Ils affrontent les tempêtes main dans la main. Fadela-Mohammed, deux amis, presque un vieux couple lié depuis plus de vingt ans. Drôle d'attelage qui aujourd'hui intrigue jusqu'au sommet de l'Etat
dimanche 6 décembre 2009
Bleu, blanc, rage
Nadir Dendoune, journaliste né en France de parents algériens, raconte sa difficulté à se sentir tout à fait français.
Par CéDRIC MATHIOT
Nadir Dendoune n’est pas un casseur. Il n’est pas désœuvré. Il n’a brûlé aucun drapeau français ni cogné sur aucun CRS en fêtant la victoire de l’équipe d’Algérie face à l’Egypte. Il ne correspond pas au cliché du jeune de banlieue à cran. D’ailleurs, à 36 ans, il n’est plus vraiment un jeune. En plein débat sur l’identité nationale, son CV comblerait un directeur de casting à la recherche d’un fils d’immigrés de banlieue qui a réussi à s’en sortir. Il est français, né en France de parents algériens. Il vient de Seine-Saint-Denis, d’une famille de neuf enfants. Il est devenu journaliste. Il a des amis, des amours, de toutes les communautés. Il est sorti d’une prestigieuse école, le Centre de formation des journalistes (CFJ). Il travaille pour M 6, France 3. Il va dans des fêtes où «ça brille».
Et s’il vit en banlieue, à l’Ile-Saint-Denis où il a passé sa jeunesse, c’est par choix, pour la mixité sociale. «Parce qu’il ne faut pas que tous ceux qui ont réussi se barrent et laissent ceux qui n’y arrivent pas.» Il a une «vie qui marche». Mais elle n’a pas comblé le vide qu’il a à l’endroit du drapeau : «Je ne me sens pas rebeu. Je ne me sens pas plus français que ça non plus.»
Identité désolée
Il est assis sur la banquette d’un bistrot de la rue des Dames, près de la place de Clichy à Paris. Il regarde par la vitre et avise un passant. Le type marche d’un pas pressé. Il est blanc. Nadir dit : «Regarde, lui, là, il est chez lui, il est bien. Quand les Blancs marchent dans la rue, on sent qu’ils sont chez eux. Moi, je ne me suis jamais senti chez moi en France.» Il a un visage dur, que durcit encore une barbe. La colère affleure, mais aussi le dépit et la douleur devant son identité désolée.
«J’ai eu toute ma vie une putain de rancœur, j’aimerais dépasser ça.» Il fait partie d’une génération d’enfants d’immigrés à qui une génération d’hommes politiques, Le Pen, Villiers, Sarkozy, a répété : «La France, tu l’aimes ou tu la quittes.» L’aime-t-il ? «Exige-t-on des Français non immigrés qu’ils aiment la France ? Les immigrés, eux, ont le devoir de l’aimer, ou de fermer leur gueule, ou de partir. Mes parents m’ont toujours dit : "Sois bien poli. Ne fais pas de bruit, sinon on va nous mettre à la porte." Moi, j’ai fini par comprendre que personne n’avait à exiger de moi que j’aime la France plus que les autres Français. Je ne suis pas fier d’être français. Je ne chante pas la Marseillaise. Je n’aime pas le racisme bon teint des blagues des hommes politiques français. Et pourtant, que cela plaise ou non, je suis français. Je peux sifflerla Marseillaise, je peux dire ce que je veux : "Je baise la France", je peux me raconter des histoi res, je peux me dire que je suis arabe. Mais je suis français. Il faut que les autres l’acceptent.»
Nadir ne prétend pas être «représentatif». «Je n’ai pas raison ni tort, c’est ma vérité. Je sais par exemple que mes sœurs [il en a sept] n’ont pas toutes vécu les choses comme moi. Mais quand j’ai écrit mon livre, j’ai reçu des tas de lettres et de mails de gens qui me disaient : "Ta vie, c’est ma vie."»
Le livre, c’est un pamphlet publié au sortir de l’école de journalisme, en 2007 : Lettre ouverte à un fils d’immigré (1). Le fils d’immigré, c’est Nicolas Sarkozy, époque ministère de l’Intérieur. Le Sarkozy de la compulsion sécuritaire et du Kärcher. A qui l’enfant de la Seine-Saint-Denis écrit, provocateur : «J’ai compris que ton Kärcher, c’était ta grande gueule. A moi d’ouvrir la mienne.»
«Frenchy from Paris»
C’est un livre règlement de comptes avec la France, un livre plein de rage autant qu’une bouleversante mise à nue. Nadir raconte comment on naît en France, comment on devient étranger dans son pays et comment on en souffre. Nadir raconte le travail de la relégation sociale et de la discrimination banale. Un copain de classe en primaire qui lui dit : «Mon père veut pas que je joue avec les Arabes.» Lui, le soir à sa mère : «C’est quoi Arabe ?» Sa mère : «Tu n’es pas arabe, tu es algérien.» Le mal-être, la pauvreté. La violence : celle du quartier, celle des autres, la sienne. Les bagarres, très tôt. La cruauté aveugle des châtiments qu’il a réservés dans la cour à des boucs émissaires choisis parce qu’ils étaient «blancs» et «bourgeois». Il raconte les contrôles de police auxquels il s’est habitué adolescent. Il dit sa gratitude, quand il a été en âge de se faire jeter à l’entrée des boîtes de nuit, à ses potes blancs qui préféraient passer la nuit dehors avec lui que d’aller danser sans lui («grâce à eux, je ne serai jamais raciste»).
Il y a eu les bandes, les bastons à l’arme blanche et la glissade qui l’a mené une dizaine de jours en taule. Puis, la main d’un animateur social qu’il l’a «remis à l’endroit». «C’est le premier mec qui a cru en moi.» L’instinct de fuite, enfin. Un voyage pour l’Australie. Et ce récit, comme une expérience paranormale, de la première fois que Nadir Dendoune a été pris par surprise, aux antipodes, par le sentiment d’être français. Il avait 20 ans.
«En 1993, je suis allé en Australie avec un pote. On voulait faire un raid en vélo. Et ça a été un choc. Bien plus tard, j’ai lu Sartre : "On est juif dans le regard des autres." C’est vrai aussi quand on est arabe. En Australie, j’ai cessé de l’être, parce que plus personne ne me voyait comme ça. L’Arabe de banlieue qui va venir arracher le sac des vieilles a disparu. Quand j’allais dans les fêtes en Australie, on me demandait d’où je venais. Je disais "de France", et les gens gueulaient, "Ah, le France, vive le France, Parisse ! The good wine ! " J’ai eu des rapports d’égalité avec les gens. En France, j’étais un Arabe, là, d’un coup, j’étais devenu le porte-parole de la France, "Frenchy from Paris", enfant du pays des droits de l’homme, des Lumières, de la mode, du picrate. Pour les filles, j’étais le "French lover".» Il raconte avec amusement comment, un jour, dans un pub où un écran géant retransmettait un match de rugby du XV de France, un Australien bourré le traite de «fucking French». Nadir a passé sept ans en Australie. «J’ai vécu comme un homme blanc. En fait, je n’avais jamais été français avant.»
Il a fini par regagner la France en 2002, après un périple qu’il a voulu spectaculaire : un tour du monde en vélo contre le sida, soutenu par la Croix-Rouge. Et comme par désenchantement, le miracle australien a opéré à rebours : le french guy est redevenu l’Arabe. «Sauf que ce qui avait changé, c’est que le fait de vivre à l’étranger m’avait fait comprendre qu’on était traité comme de la merde en France. Que pendant vingt ans, je m’étais habitué, parce qu’on me voyait comme ça, et que je me voyais comme ça aussi. Le problème de notre pays, c’est que dans l’inconscient collectif, tu ne peux pas être arabe et français en même temps. C’est quelque chose qu’on ne pourra pas changer si on ne va pas chercher dans les zones sombres du passé.»
«Traités comme des demeurés»
Nadir dit : «Je suis un enfant de la colonisation, pas de l’immigration.» «Enfant, j’ai des souvenirs d’employés de la CAF ou de la Poste qui se foutaient de la gueule de mon père ou de ma mère. Qui les tutoyaient, qui leur parlaient comme à des demeurés. Mes parents ne disaient rien. Parce qu’ils parlent très mal français, parce qu’ils n’avaient pas les armes, ni l’envie. Eux n’ont jamais eu peur que d’une chose : qu’on les foute dehors. C’est aussi ça, le prix de la colonisation. Ce n’est pas que les morts de la guerre d’Algérie, c’est tout ce qui a fait qu’on a persuadé mon père et tant d’autres qu’ils étaient des êtres inférieurs. Mon père est né en 1928, ma mère en 1936. Ils sont nés et ont grandi en Algérie française. Ils ont transporté cette crainte. Une facture arrivait, il fallait la payer dans la minute pour ne pas avoir d’ennuis. Ils ont vécu dans une posture de dominés. J’ai grandi avec ça. "Arabe", je trouvais que c’est un mot qui faisait sale. J’ai souffert avec les meufs. Les meufs blanches, quand j’étais gamin, j’ai l’impression qu’elles me voyaient comme moche et crade.»
«Le F5, c’était l’hôtel Hilton»
Le père de Nadir, Mohand Dendoune, est arrivé en France en 1950. Il avait 22 ans et venait d’un village de Kabylie. «Il est venu sans visa, l’Algérie était française. C’est comme s’il avait quitté la Corrèze pour venir à Paris. Son grand frère était en France depuis 1948. Mon père est resté quatre ans, puis il est reparti en Algérie.» Il est revenu s’installer en France avec sa femme et leurs deux premières filles en 1957, en pleine guerre d’indépendance. Nadir a parlé quelquefois de cette période à ses parents. «Ma mère m’a raconté comme elle a vécu la guerre, au bled. Elle était dans un village de femmes, et les militaires français venaient parfois pour chercher des hommes cachés. C’est ce dont elle se souvient. Je crois que mon père, quand il était en France, a donné de l’argent pour le FLN. Mes parents sont illettrés. Ils n’ont jamais eu de conscience politique. Des fois, j’en ai voulu à mon père, presque de la honte. Venir vivre dans le pays qui a colonisé tes ancêtres. Je me disais : Putain il a abusé de venir ici. Quémander du travail, ramasser des miettes. Après, avec l’âge, je me suis rendu compte. Il vient d’un bled où il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité. Quand il est venu en France, il a mis sa fierté dans sa poche. Il est allé là où il pourrait le mieux nourrir sa femme et ses gosses. Je crois que sa seule fierté, c’est de ne pas avoir pris la nationalité française.»
Les parents de Nadir ont toujours vécu à l’Ile- Saint-Denis. D’abord dans des bidonvilles. «Ils ont vécu à cinq ou six dans une pièce de 9 m2.» Plus tard, en 1968, avant sa naissance, ils ont emménagé dans la tour de la cité Maurice-Thorez. «Et là, c’était l’hôtel Hilton pour eux. C’était un F5, tout neuf. Il y avait des placards, un balcon, un ascenseur, quatre chambres…» Le père a été manœuvre, ouvrier chez Renault, puis il a trouvé un poste de jardinier dans un centre hospitalier. «J’ai quelques images de lui allant bosser. Il se barrait à 5 heures du matin avec sa petite gamelle. Ça me fait marrer quand je me souviens de Sarkozy parlant de la France qui se lève tôt. Il faut voir la gueule qu’elle a la France à 5 heures du matin dans le métro. Elle est vachement bronzée, au petit matin. Mon père n’a jamais eu aucune reconnaissance. Moi, je trouve que c’est un héros français. Il a élevé neuf Français qui bossent [son frère travaille dans un service d’imprimerie d’un hôpital, ses sœurs sont assistante sociale, infirmière, mère au foyer, assistante de direction…], qui payent leurs impôts, qui se sont mariés, ont eu des enfants. C’est pas un truc que t’entends souvent dans la bouche des hommes politiques.»
«Pourtant, mes parents ne m’ont jamais dit qu’il fallait que j’ai une haine de la France. Ils m’ont jamais dit "la France, c’est un pays d’enculés", alors que mon père aurait pu balancer. Ils se sont peut-être dit nous, on a fait le choix de mettre notre fierté de côté, il ne faut pas que nos enfants grandissent avec la rage.» Pendant très longtemps, Nadir n’a pas parlé de ça à ses parents. «Quand j’ai commencé à lire des bouquins, après 30 piges, à me rendre compte des trucs, j’ai commencé à discuter avec mon père… Des fois, j’en parle avec ma mère dans la cuisine. Mais il y a de la pudeur à parler de ça. Ils veulent que ça reste derrière. Peut-être aussi qu’ils ont du mal à en parler parce que c’est flou pour eux aussi. Ils n’avaient pas de projet en venant en France. La vie a décidé pour eux. Ce qui est dur quand t’es enfant rebeu en France, c’est le grand écart qu’il y a entre les deux mondes. T’as la tentation de faire un choix, si tu veux être en paix avec tes identités : il y en a qui font le choix de la culture arabe, d’autres qui jettent la culture de leurs parents. Moi, je ne veux pas être dans ce cas de figure. Alors je n’ai pas d’identité. Certains se disent que s’ils deviennent "pro-français", s’ils boivent de l’alcool, ils trahiront leur propre père. Quand tu sais qu’ils ont vécu sous l’empire colonial… C’est vachement complexe. Et ce serait plus simple si en France, on ne considérait pas qu’être français, c’est bouffer du porc ou picoler. Etre français, c’est payer ses impôts, participer à la vie française.»
Le bled, la cité, la tombe
Nadir se souvient qu’à la fin des années 80, quand son père est parti à la retraite, il a parlé de «revenir au bled». «Avec mes sœurs, je ne sais pas ce qu’on aurait fait. Je ne vois pas comment on aurait pu y aller.» L’Algérie, il n’y est allé que quatre fois en trente-six ans. «Je crois que c’est ma mère qui n’a pas voulu qu’on parte. Elle est plus attachée à la France que mon père. Elle a ses copines, elle fait ses courses. Passer cinquante ans dans un pays, ça crée des liens. Des fois, je lui dis : "Si je deviens riche, je vous paye un truc dans le sud de la France, au bord de la mer." Elle me dit : "Non, je reste dans la cité. Je connais tout le monde. Il y a des jeunes qui m’aident à porter mon sac." Elle kiffe. Ils passent en moyenne trois mois par an en Algérie. Mon père aime un peu plus le bled, alors il part plus longtemps. Il a sa baraque, il aime s’occuper des plantes. Quand ils vont mourir, je me dis que si on les enterre ici, en France, nous on peut aller voir leur tombe, parce que nous, on est ici, et qu’au bled, on n’ y va presque pas. Ou alors, il y aurait peut -être un bon truc à faire : qu’on les enterre là-bas, mais sur la tombe, mettre une inscription : "Morts à l’Ile-Saint-Denis, 93." Pour dire que la plus grande partie de leur vie a été là-bas. Ma mère, sa famille est morte là-bas. En même temps, elle aime ses gosses plus que tout au monde. Je pense que le truc le plus important, c’est de dire qu’ils ont vécu en France, pour marquer le truc, pour dire qu’ils ont fait partie du paysage français. Même s’ils n’ont pas la carte, s’ils ne votent pas, ils sont aussi français que toi et moi.»
«C’est pour eux que j’en suis là aujourd’hui. Il y a une revanche, en tant que fils d’ouvrier, mais il y a aussi une revanche culturelle, d’un fils d’Algérien illettré qui puisse sortir un livre en langue française. Symboliquement, c’est super fort. Je sais qu’ils sont fiers, parce que mon père, il a une sorte de commode où il garde tout, les livres, les articles. Des gens m’ont dit que quand il rentre au bled, il les montre . Moi, ça m’a rendu plus costaud. Je sais que tout n’est ni noir ni blanc. J’ai les armes pour comprendre. Le fait d’avoir fait le CFJ m’a fait avancer, perdre mon complexe d’infériorité.»
Nadir a intégré le Centre de formation des journalistes en 2005, en remportant la bourse Julien-Prunet qui permet à des profils «atypiques» d’éviter l’épreuve du concours. «Quand je suis arrivé au CFJ, il y avait des exercices d’écriture. Il fallait rendre des petits trucs, moi j’avais honte et j’avais peur. Les mecs faisaient des super belles phrases. J’ai écrit un truc péchu, avec des mots à moi, et le prof m’a dit : "j’adore ton style." Je kiffe d’être avec des gens qui ne sont pas du 93. Ce sont les premiers à m’avoir dit que j’avais du talent. Pendant ma formation, j’ai bouffé des tonnes de bouquins. J’ai rattrapé du retard. Dans ta cité, on te dit que le théâtre, c’est pas pour toi, que les musées, c’est pas pour toi, que la langue française, c’est pas pour toi… Maintenant, j’aimerais juste être un journaliste français. Moi, j’ai été recruté par des journaux parce que j’avais des contacts en banlieue. Ils m’ont demandé de faire des papiers sur l’islam. Je n’ai plus envie de faire ça. Et c’est pas facile aussi de voir que dans les boîtes où j’ai bossé, il n’y a pas un Noir ou un Arabe, à part les gens que tu croises le matin qui viennent faire le ménage. Il y a des choses que je vis encore mal. La dernière fois, je faisais un reportage sur un forcené planqué chez lui. Il y avait quinze équipes de tournage. Et le seul mec à qui un flic a demandé sa carte de presse et ce qu’il faisait là, c’était moi. Ça devrait me passer dessus, mais ça m’est de plus en plus insupportable.»
«La neige, un truc de Blancs»
Au printemps 2008, Nadir s’est lancé dans un projet fou. L’ascension de l’Everest. Parce qu’il «étouffait» et voulait faire un truc un peu «barge», pour «se réconcilier avec [son] identité, devenir le premier Franco-Algérien à atteindre le sommet». «La neige, même si ça fait cliché de le dire, c’est un truc de Blancs. Ça coûte super cher. Je suis allé voir des sponsors, ils m’ont pris pour un mytho, un Rebeu qui veut monter sur la montagne. Ça m’a encore plus donné la gniaque.» C’est une parabole de sa vie qu’il racontera dans un prochain livre (avant, dit-il, de passer à tout autre chose, «d’écrire le truc le plus universel qui soit, une histoire d’amour»). «J’ai bidonné, pour faire croire à l’organisation que j’avais déjà grimpé sur des sommets. Ça a été ultra-dur. Je suis tombé sur des bâtards, des Anglais, des Américains qui n’ont fait que me casser les couilles en me disant qu’ils étaient venus nous défendre en 1942 et qu’on les laissait tout seuls en Irak. Moi, ce que je voulais, c’est brandir au sommet un drapeau français et algérien.»
Nadir est arrivé au sommet. Pas le drapeau tricolore. «Je l’ai perdu en chemin. Soyons honnêtes, j’ai pas trop insisté pour le retrouver. Parce qu’au fur et à mesure de l’ascension, j’ai pris dans la gueule une espèce de constat d’échec. J’ai voulu dire "vous avez gagné" à tous ceux qui m’ont toujours considéré comme un "Français… mais", et pas comme un Français à part entière. Et quand je suis redescendu, j’ai eu un peu les boules. J’en ai chialé. Je me suis dit que j’avais raté une occasion.» A côté du fanion algérien ( «pour remercier mes parents»), Nadir a quand même bricolé un drapeau de la Seine-Saint-Denis, avec le numéro de son département, le 93, dans un cœur.
(1) Lettre ouverte à un fils d’immigré. Editions Danger Public, 180 pages.
jeudi 5 novembre 2009
Hamida, une femme debout
par Marie-Christine VERGIAT, Députée européenne du Front de gauche, Militante des droits de l’Homme.
Hamida était mon amie, ma sœur de combat. Mes premiers échanges avec elle eurent lieu lors de la deuxième affaire du foulard. Venant de rejoindre la LDH, après quelques années à SOS Racisme, elle écrivit sur la liste de discussion de la LDH un message qui me frappa par sa justesse, montrant pourquoi il était essentiel de dialoguer et surtout de ne pas couper les ponts avec les filles qui portaient le voile. Faisant sa connaissance quelques semaines plus tard, je lui dis mon admiration. Depuis nous n’avons cessé de nous croiser. Dialoguer, discuter, intervenir partout où notre parole pouvait être entendue, Hamida ne disait jamais non.
Elle aimait par-dessus tout les débats avec les habitants de ces quartiers populaires qu’elle connaissait si bien. Sa parole de femme, d’origine algérienne, issue de milieu modeste et ayant grandi et presque toujours vécu en banlieue, faisait d’elle, depuis son retour en France, une féministe, militante de l’antiracisme, de la lutte contre toutes les discriminations et pour tous les droits.
D’une organisation à l’autre, elle ne renonça jamais à l’envie de peser sur le politique quels que soient les échecs. Elle était toujours prête à repartir au combat pour l’égalité réelle et la justice sociale. Même si je connaissais déjà une grande partie de son histoire, la lecture de son livre me bouleversa tant je n’avais imaginé tout ce qu’elle avait traversé. Lisez Itinéraire d’une femme française et vous rencontrerez un symbole de ces femmes qu’on ose encore dire issues de l’immigration, un symbole pour ceux et celles que révulse la manipulation du concept d’identité nationale par l’actuel gouvernement qui alimente le rejet des différences et donc les haines.
Hamida était une femme forte, une femme debout. Elle l’est restée à travers tous ses combats. Comme un exemple à suivre.Retrouvez le témoignage d’Hamida Ben Sadia dans son livre «Itinéraire d’une femme française». L’expérience, le vécu, les épreuves terribles traversées par Hamida Ben Sadia et sa famille, font de son «itinéraire » un point de repère très fort et convaincant qui peut aider des jeunes filles en conflit avec leur famille, autant que les familles concernées, pères et mères, fratries, à réfléchir à la question si délicate, douloureuse, du mariage arrangé, dit «mariage forcé», dont il faut bien saisir les tenants et les aboutissants, pour éviter les stigmatisations hâtives qui risquent d’aggraver encore la discrimination, le racisme, l’incompréhension générale. Hamida Ben Sadia a pris le recul nécessaire pour s’exprimer avec mesure, pour éviter de grandes souffrances à tous les protagonistes de ces situations souvent tragiques.
Le livre d'Hamida Ben Sadia est disponible à la Cabane à livres, 75 avenue Pierre Laroousse à Malakoff.
Cliquez ici pour lire un extrait du livre
mercredi 14 octobre 2009
Yassine Bouzrou: de la banlieue au Champs-Elysées en tant qu'avocat
En s'installant sur l'avenue parisienne des Champs-Elysées, Yassine Bouzrou, jeune avocat de 30 ans, s'est offert son propre plan marketing. Son bureau est minuscule, anonyme, sombre, déjà surchargé de dossiers. Mais peu importe : c'est l'adresse qui compte.
En haut des Champs, près de la place de l'Etoile, parce qu'aux yeux de ses principaux clients, originaires des cités, il est désormais "avocat Champs-Elysées". Un statut social à part entière, pour les jeunes, que d'avoir un défenseur installé sur l'avenue parisienne. Infiniment mieux qu'une paire de Nike Air dans la hiérarchie symbolique des quartiers. Comme une belle voiture ou un costume de "bogos". Avoir un avocat Champs-Elysées, c'est le signe qu'on joue dans la cour des grands, sous-entendu pas très loin des grands voyous.
Yassine Bouzrou s'était d'abord installé dans un minuscule bureau dans le 1er arrondissement de Paris. Mais ses clients ne trouvaient jamais ses locaux. Depuis qu'il est en haut des Champs, à côté du McDonald's, tout s'est arrangé. Ses clients ne se perdent plus. Et des clients, il commence par en ramasser en nombre, son nom circulant dans le petit monde des cités. Car le jeune avocat est un acharné, passionné de procédure pénale, convaincu de pouvoir dénicher les preuves "des bavures policières". Comme dans l'affaire Abou Bakari Tandia, un sans-papiers qui tombe dans le coma et meurt après son passage en garde à vue au commissariat de Courbevoie en janvier 2004.
Une sale histoire, mais sa première affaire importante. Yassine Bouzrou venait tout juste de prêter serment en 2007 et de s'installer à son compte. Peu d'affaires, donc "beaucoup de temps pour étudier le dossier", au point qu'il en connaît désormais certains procès-verbaux par coeur. Dans un premier temps, le parquet classe l'affaire sans suite, reprenant les déclarations des policiers, qui affirment que le sans-papiers est mort après s'être jeté la tête contre le mur. Lui fouille, demande des actes, s'étonne de l'absence de certaines pièces, notamment du dossier médical.
Avec une association de soutien, il dépose plainte pour obtenir la nomination d'un juge. Après quatre ans d'un combat sans relâche, il obtient la réalisation de nouvelles expertises. Lesquelles viennent de démontrer que la version policière est "peu compatible" avec les constatations médico-légales (Le Monde du 4 septembre).
Jusqu'à l'âge de 14 ans, il voulait banalement être footballeur professionnel, avant-centre, évidemment, comme tout bon avocat. Mais un incident le fait basculer. En quatrième, à Courbevoie, il se retrouve au milieu d'une bagarre générale. On l'accuse d'avoir frappé un de ses camarades. "Injustement", dit-il. Lui a le profil du coupable idéal : hyperactif, suffisamment intelligent pour répondre et argumenter face aux enseignants, il a la réputation de pourrir la vie des classes. "Je rendais les profs fous de rage." L'adolescent est convoqué devant le conseil de discipline. Verdict : exclusion définitive de l'établissement. "Un simulacre." Son premier scandale judiciaire, plaide-t-il, en reconnaissant toutefois avoir été "un emmerdeur".
Il atterrit à Puteaux dans un collège "de voyous". La catastrophe. Trop de mauvaises fréquentations. Ses parents l'expédient dans un internat privé, hors contrat, au Pré-Saint-Gervais en Seine-Saint-Denis. Pour la famille, c'est un choix financier difficile : ses parents, arrivés du Maroc dans les années 1960, ne roulent pas sur l'or ; sa mère est garde-malade, son père, chauffeur livreur. Mais il est inconcevable, pour eux, qu'un de leurs enfants se perde et n'obtienne pas de diplôme. Ses quatre frères, âgés de 23 à 36 ans, ont tous réussi à s'insérer. L'un est agent immobilier. Un autre producteur de musique. Le troisième commercial. Le dernier étudiant.
Le pensionnat donc pour le jeune Yassine. Une discipline de fer. Vie en dortoir. Travail forcené. Le choc est efficace. Il reprend pied, calme son tempérament d'agitateur. Et finit par obtenir son baccalauréat au rattrapage. "Un bac techno", de ceux qui permettent généralement d'accéder à l'université pour mieux y échouer ensuite. Mais, pour le jeune homme, le droit agit comme un révélateur. "Pour la première fois, pendant mes études de droit, j'ai été un bon élève." Il se met à travailler.
Au culot, il se fait inviter dans une soirée du barreau de Versailles et entre en contact avec un ténor, Jean-Yves Liénart. Il lui dit qu'il rêve de faire un stage dans son cabinet. "Bienvenue à bord", lui répond le pénaliste. Même culot avec Jean-Yves Le Borgne, avocat d'affaires. Un ami doit déjeuner avec l'avocat, il s'incruste et le convainc de lui offrir un stage non rémunéré. "Je voulais travailler avec les meilleurs." Il obtient son diplôme d'avocat et ouvre dans la foulée son propre cabinet. "J'avais fait mes calculs : en obtenant un nouveau client par semaine, c'était jouable." Pari gagné : il obtient trois relaxes sur ses quatre premiers dossiers. "Le monde des pénalistes est assez petit. Les grands noms envoient leurs collaborateurs sur les petites affaires. Je pouvais largement tenir la concurrence. Et j'étais moins cher..." Le bouche-à-oreille commence à fonctionner. On l'appelle, on le recommande. Un des accusés du "gang des barbares" entend parler de lui en prison et le désigne comme défenseur. Il obtient son acquittement sur cinq des six infractions reprochées. Verdict : 5 ans de prison, une peine inespérée. Beau joueur, l'expérimenté Philippe Bilger, l'avocat général dans le procès, qui avait demandé une peine de 10 ans contre son client, le décrit comme "un des meilleurs" avocats de sa génération.
Dans son combat, il n'hésite pas à médiatiser. Parce que la justice est ainsi faite qu'il faut parfois la bousculer pour l'obliger à se mobiliser. Comme sur l'affaire Tandia, où le parquet a longtemps défendu les thèses des policiers, malgré leur caractère peu vraisemblable. Ou sur l'histoire du jeune homme frappé par des policiers à Montfermeil en octobre 2008, devant la caméra d'un habitant. L'avocat est convaincu que, sans médiatisation, le procureur n'aurait jamais accepté d'ouvrir une information judiciaire.
"Dans certains cas, les liens entre le parquet et les auteurs de l'infraction sont trop étroits", se désole l'avocat. Depuis six mois, il a franchi un nouveau cap : il intervient sur la radio Générations 88.2 pour donner des conseils. Sur le droit et le cannabis. Sur les gardes à vue ou les contrôles d'identité. "Je n'accepte pas de constater que certains tribunaux condamnent plus sévèrement les jeunes de banlieue." Yassine Bouzrou n'est pas un militant de la banlieue. En bon avocat, il voudrait juste éviter que les cités ne deviennent des zones de non-droit(s).
vendredi 21 août 2009
Il crée l'événement
CENON, ENTREPRENDRE. La société d'Abd R'Chouk organise des manifestations internationales
Abd R'Chouk, la petite trentaine, est cenonnais de longue date, bien dans sa tête, droit dans ses bottes, il a su au fil des ans évoluer et surtout montrer à quel point il était talentueux.
Pendant dix ans, il fut animateur social à Ambarès, Bassens et Cenon, où il laissa aux enfants et aux jeunes un souvenir incomparable. Pendant dix ans, il a su les soutenir et les aider à réaliser leurs projets. Puis, il a voulu faire autre chose, il a passé le permis poids lourds avec la ferme intention de rejoindre une entreprise qui l'incitait dans cette démarche. L'entreprise se retrouvera en difficulté et Abd sans travail. Qu'à cela ne tienne, il cherche, fait des castings, il est retenu pour un premier film « Le Premier Ancien », un court-métrage de Lydia Hevel.
Premier challenge local
Simultanément cette dernière devait organiser les Rencontres territoriales de l'emploi à Bordeaux, elle lui demande s'il pouvait s'en occuper et comme il se prête volontiers à des projets d'organisation, il accepte. « C'était un sacré challenge, nous étions le 5 janvier, et le forum était prévu pour le 12 février 2009. » Le résultat tombe, 500 personnes étaient prévues, 800 sont venues. Abd est très chaleureusement félicité. Certaines personnes de la mairie de Bordeaux étant même très étonnées de la chaleur humaine de ce forum. C'est sans doute le charisme, le bagout et la bonne humeur perpétuelle du jeune homme qui rendent la chose possible.
Ainsi encouragé, il se lance et monte sa propre entreprise, la société Synchroniz, agence d'événementiel : Abd veut organiser des salons, des forums, des festivals. Son projet est alors sélectionné par la Maison de l'emploi à Bordeaux, il le présentera sur le plateau de France 3.
Un défi au Canada
Il programme dès lors un spectacle « Hassan % » avec son ami Hassan, comique, à Cenon, puis au Canada. Le jeune Cenonnais profite de son voyage au Canada pour se rendre sur tous les festivals proposés. Il rencontrera de nombreuses personnes et se verra même proposer l'organi- sation d'un défi sportif Montréal/New York à pied. Les défis ne lui font pas peur, il acceptera (la course devrait avoir lieu en mai 2010), un autre défi du genre Paris/Moscou est également en cours de discussion.
« Aujourd'hui mon expérience je la dois aux villes de Cenon, d'Ambarès et de Bassens, car elles m'ont donné les outils pour mettre en place les événements. Je voudrais graver une empreinte toute particulière dans les événements solidaires. Ça, j'y tiens plus que tout, c'est sans doute ma fibre écolo qui veut ça », déclare le jeune homme tout sourire.
Il devrait être aussi retenu pour un film qui débutera en octobre et qui passera sur Arte.
Pour tout renseignement, téléphoner au 06 16 25 85 60, www.synchroniz.f
Auteur : Chantal Sancho
lundi 10 août 2009
Amarré à Amara
Portrait
Dans l’ombre des élus (3/5). Mohammed Abdi, conseiller spécial de la secrétaire d’Etat.
On dit de lui que sa présence provoque le silence quand il entre dans la même pièce que Fadela Amara. Que sa force de persuasion envoûte l’actuelle secrétaire d’Etat chargée de la politique de la Ville, qu’il suit depuis plus de vingt ans. Sur l’organigramme du cabinet, Mohammed Abdi est «conseiller spécial auprès de la ministre». D’autres le qualifient de «gourou», d’«homme d’influence», de «ministre bis» Il réfute les termes : «J’ai simplement le privilège de pouvoir lui parler très franchement.»
Sa rencontre avec Fadela Amara date de 1986, à Clermont-Ferrand. Lui est originaire du Maroc, dernier des 16 enfants d’un père propriétaire terrien. Elle est née sur le sol français, de parents ouvriers. Déjà engagé dans le milieu politique local (au PS et à SOS Racisme) depuis son arrivée en France pour ses études, Abdi repère la jeune femme dans une réunion d’association. Frappé par la «fougue» et la «rage» d’Amara. «Une révoltée ! Une tête brûlée !» lance-t-il dans une de ces envolées qu’il affectionne. Il la recrute tout de suite au sein de la section locale du PS.
Plus tard, il est à ses côtés pour fonder Ni putes ni soumises (NPNS). Le mouvement la propulsera au premier plan. Abdi occupe la place de secrétaire général de l’association jusqu’en 2008. «J’ai cru en ce combat», plaide-t-il. Avec une femme qu’il considère comme «une amie, une sœur». Pas plus. Il ne prête pas attention aux rumeurs de liens «de couple» avec elle.
«Dernier péage». De gauche, proche de Ségolène Royal durant la campagne pour la présidentielle, il convainc Fadela Amara de répondre à l’ouverture sarkozyste. «J’avoue, je fais partie des gens qui ont pesé lourd pour qu’elle dise oui.» Elle suit son conseil, à condition qu’il l’accompagne au ministère de la Ville. De l’opportunisme ? Il ne veut pas faire de commentaire et préfère répondre par un plaidoyer pour «une véritable politique de redistribution des richesses» : critique du collège unique «qui empêche de faire de l’alternance», grand prêche pour les internats d’excellence… Il a voulu, au côté de la secrétaire d’Etat, être aux affaires, pouvoir «régler les problèmes d’emplois et de logement». Dans l’action, afin de ne pas attendre en vain un retour des socialistes au gouvernement pour s’occuper des banlieues.
Son rôle ? «Le dernier péage avant la ministre.» Tout passe par lui : demandes de rendez-vous, préparation des réunions, examen des dossiers… «On fabrique la décision, la ministre la valide.» Il veut la jouer collectif en précisant qu’il y a d’autres personnes qui conseillent Amara, mais il concède : «C’est vrai qu’elle a tendance à m’écouter davantage. Mais ça me pèse. Parce que je peux me tromper.»«C’est un homme de confiance plus que d’influence, défend Sihem Habchi, l’actuelle présidente de NPNS. Parce que c’est Fadela qui mène la barque et que, par son côté "tête de mule", on ne peut pas la dominer.» Une ancienne connaissance contredit : «C’est quelqu’un de nuisible, certains le voient comme un malade. Il est colérique, s’emporte souvent, et peut être dangereux s’il n’obtient pas ce qu’il veut.»
Mohammed Abdi est aussi un charmeur, avec une voix de conteur à l’accent du Maghreb. Il aime la littérature française et multiplie les références dans des réponses qui prennent parfois des allures de monologues. Hugo, Camus, Zola, Rousseau… Il compare même le sort du colonel Chabert de Balzac à sa propre «injustice» : il a été condamné à six mois de prison ferme l’an passé, après quatorze ans de procédure, pour avoir eu recours à de fausses attestations de présence et de formation lorsqu’il s’occupait des ressources humaines d’une société du Puy-de-Dôme. L’entreprise était en difficulté financière. Par cette combine, elle était exonérée de certaines charges. Lui dit avoir sauvé plusieurs emplois.La cour d’appel de Riom l’a qualifié «d’instigateur de l’escroquerie» et plusieurs jeunes des quartiers n’ont pas reçu de formation comme ils auraient dû.
«Pipeau». L’homme aime se mettre en scène. En tête-à-tête, il défend avec ferveur l’action pour les banlieues de sa ministre. Dans son costume cravate, il use de grands gestes et de regards persuasifs, hausse vivement le ton, avant de baisser la voix et de jouer sur la sensibilité de son interlocuteur. «La ministre veut que l’on apporte une réponse à chaque question.» Il se lève, va chercher une sacoche noire : «Quand nous sommes en déplacement, tout le monde peut nous laisser ses critiques là-dedans. Voyez, il y a toute la misère du monde dans cette sacoche.»
Beau parleur mais déterminé, ce titulaire d’un DESS de gestion et d’un DEA de droit public veut compter dans le débat d’idées. «Mohammed est un lettré, insiste Sihem Habchi. «C’est du pipeau ! répond l’ancienne connaissance. C’est plutôt un très bon joueur d’échecs qui avance bien ses pions dans l’ombre.» Il dit vouloir écrire, fonder un club de réflexion politique et philosophique, montrer une image éclairée d’une culture musulmane et laïque en réunissant des spécialistes. Mais pas question de lâcher sa protégée. Non-marié, il lui a fait serment d’allégeance : «Fadela sait que rien ne pourra me détourner de son combat. Jamais je ne l’abandonnerai.» (libération.fr)
mardi 7 juillet 2009
La banlieue s'invite au Tour de France
Saïd le bienheureux
Sprinter, baroudeur de l’équipe BBOX Bouygues Telecom, Saïd Haddou est le seul coureur d’origine maghrébine du peloton.
Brignoles, envoyé spécial S’il existe un coureur dans ce peloton qui ne boude pas son plaisir, c’est bien Saïd Haddou. À vingt-six ans, presque vingt-sept ans, le natif d’Issy-les-Moulineaux, aujourd’hui numéro 145 et sprinter baroudeur pour les BBOX Bouygues Telecom, découvre le Tour de France avec des yeux d’adolescent et un plaisir qu’aucune de ses mimiques ne dissimule : « Le Tour de France, je le regarde à la télévision depuis que je suis gamin, alors imaginez un peu ce que tout cela me fait. » Dans un grand hôtel de Monaco, où la faune au triptyque codifié : pantalon blanc, mocassin blanc, chemise blanche, prédominait, il baladait sa grande silhouette déliée avec un aplomb qui fleurait bon la banlieue parisienne.
Short beige, basket de marque, chemisette bleu ciel et l’espèce de rictus rigolard de se retrouver en si bonne compagnie, tout cela en disait long sur son amusement. Mais chez ces gens-là, monsieur, on ne rigole ! Alors Saïd a fait comme si : « Il faut prendre cela avec philosophie. Je ne sais pas si cette ville à grand-chose à voir avec le vélo. Monaco ce n’est pas la vraie vie. » Le choc des cultures, Saïd semble s’en foutre, tout du moins le feindre. Sa vraie vie à lui s’est construite dans une cité de Clamart, où il a grandi. Mais, attention, Saïd n’est pas du genre à faire pleurer dans les chaumières : « Mes parents venaient d’Algérie et nous vivions dans une cité. Cela m’est arrivé de faire des petites conneries, mais comme tous les gamins. Rien de bien méchant. Ma mère a tout fait pour que ses enfants ne se sentent jamais mal à l’aise. Je me doute que mes parents ont galéré. Ils n’en parlaient jamais. Nous n’étions pas riches, mais nous n’avions pas non plus le sentiment d’être pauvres. »
Ce qu’il aime avant tout, c’est faire rire : « Mes copains me chambraient quand je partais m’entraîner. Ils me traitaient de danseuse avec mon cuissard et mes pattes rasées. En fait ils ne comprenaient rien à ce sport. » Pas de revanche à prendre sur la vie, pas de grain à moudre pour les sentiments populistes de certains, qui ne lisent dans la réussite des jeunes des banlieues qu’une quête acharnée de réhabilitation. Saïd Haddou est simplement un bon vivant sportif : « Le vélo, c’est une amie de ma mère qui me l’a fait découvrir, à mon frère et à moi. Elle nous a emmenés sur une course qui avait lieu dans la ville. » La suite se fait à l’innocence, sans rêve particulier, juste avec l’envie de pratiquer un sport : « En fait, avec mon frangin, nous ne savions pas comment faire. On ne savait même pas qu’il fallait s’inscrire dans un club. Finalement, nous nous sommes pointés au club de Clamart, sans trop savoir ce qui allait se passer.
Je devais avoir sept ans. » Le petit Saïd est plutôt doué pour tourner les jambes, mais, au-dessus de cela, il aime être avec les copains, dans cette deuxième famille que lui fournit son club : « Au début, on y allait tous les mercredis et peu à peu tous les jours. Franchement, je ne connaissais rien à l’évolution dans le milieu cycliste. À Clamart, ils ont fini par me foutre dehors car ils ne comprenaient pas que je ne veuille pas évoluer dans une équipe plus forte. Franchement, s’ils ne l’avaient pas fait, je ne serais sûrement pas là aujourd’hui, je serais toujours à Clamart. » L’histoire le fait encore rire : « Quand je suis entré à dix-sept ans à Auber dans l’équipe amateurs, ils m’ont fourni un vélo. Franchement, j’y croyais pas ! » Son passage chez les pros, d’abord à Auber et ensuite chez Bouygues, le fait autant marrer : « En fait, j’ai pris mon téléphone sans trop y croire et j’ai appelé Jean René Bernaudeau. Je ne savais pas quoi lui dire, alors je lui ai récité mon palmarès. Il m’a répondu : “Ton palmarès, je le connais, tu sais je suis dans le vélo depuis un bout de temps. Parle-moi plutôt de toi !” Ensuite, il m’a parlé d’esprit de famille et çà, aucun des autres directeurs sportifs contactés ne l’avait fait. »
Le pacte est signé et le récent vainqueur du Tro Bro Léon, le Paris- Roubaix breton, fait son apprentissage sous l’ordre du Vendéen et de Didier Roux. Après une saison 2008 vide de sensations, « une mononucléose et seulement vingt jours de course », il entame 2009 tambour battant et à un rythme de présidentiable : « J’ai couru les grandes classiques du Nord. J’adore Paris-Roubaix. Ensuite j’ai été au Giro, au Tour de Suisse. Franchement je pensais être au repos en juillet, mais Didier Rous m’a appelé. C’est ma plus grosse saison ! » Affûté comme un coureur de fin de Tour, il espère achever cette 96e édition de la Grande boucle en ayant tenté sa chance : « Il va falloir tenir mentalement, rester frais dans la tête. Ensuite, on verra, mais pourquoi pas en décrocher une après Limoges ? » Éric Serres
lundi 11 mai 2009
Dida Diafat : la banlieue sur les épaules
Dans son monde, un homme se juge à sa parole. A l'ancienne. Quand il parle, Dida Diafat, 39 ans, boxe avec les mots. Un sourire de petit garçon, une montre de luxe au poignet, brillante comme le diamant incrusté dans une de ses dents. C'est un "animal" au crâne rasé.
Un après-midi, au bar de l'Hôtel Bristol à Paris - sa deuxième maison - un coursier l'accoste : "Monsieur Dida ? De la part de Monsieur Cayzac." Alain Cayzac, ancien président du Paris-Saint-Germain, lui a fait envoyer son livre dédicacé sur les coulisses du club. Quelques jours plus tard, dans une réunion de boxe, c'est Enrico Macias qui le croise, l'embrasse : "Ça va champion ?" Une autre fois, c'est Zinédine Zidane. Tard dans la nuit, au VIP Room, discothèque parisienne, il partage sa table avec le chanteur Pascal Obispo.
Dida Diafat est un homme au carnet d'adresses aussi épais que le Who's Who. "Il est à l'aise dans tous les milieux", reconnaît Jean-Louis Souman, le directeur de l'Hôtel Bristol qui le convie à ses soirées privées. Dida ou l'histoire hollywoodienne d'un petit caïd d'une cité du Val-d'Oise, devenu une star planétaire du ring avec onze titres de champion du monde de boxe thaïe. Retraité de ce sport de combat ultraviolent, il est aujourd'hui un acteur, made in ghetto : il joue son troisième rôle dans le film Mutants, sorti en salles le 6 mai.
Dida est aussi chef d'entreprise : il gère sa marque de vêtement "Kobey" qui fait près de 1 million d'euros de chiffres d'affaires. Du sommet de son succès, la crasse de son quartier de Villiers-le-Bel (Val-d'Oise) semble si loin. "Il n'a jamais oublié d'où il venait", rappelle une proche... Michèle Alliot-Marie, ministre de l'intérieur.
L'ex-boxeur n'y traîne plus, mais il semble porter sa banlieue sur ses épaules. Pas comme une honteuse balafre à cacher, mais comme une dette à honorer. C'est sa grand-mère, Micheline Chermat - "ma vraie mère", dit-il -, qui l'a recueilli. Il avait trois mois quand il a débarqué d'Algérie. "J'avais eu un empoisonnement sanguin, explique Dida. Mon père avait dit à Mémé : "Si vous le prenez pour le soigner, vous le gardez !""
"Mémé" ? C'est sa bulle. Femme de ménage dans le centre social de son quartier, elle est celle qui, tard la nuit, lui caresse les cheveux, celle qui l'éloigne - un temps - des démons à capuche. Dans ce centre, les gars crachent, renversent des cendriers. "Je savais que c'était elle qui allait nettoyer. Mais je fermais ma gueule", raconte Dida. A l'âge de 13 ans, il voit un grand de 18 ans insulter sa grand-mère. Dida le suit jusque dans un bar, trouve une barre de fer... Le grand s'écroule. "Je pensais à le tuer", lâche le champion.
Premier contact avec la police. Le petit de la cité gagne le respect du quartier. "Il est devenu un leader, se souvient Raymonde Le Texier, ancienne maire socialiste de Villiers-le-Bel, aujourd'hui sénatrice. Pas un sale type, mais quelqu'un écouté par son groupe." Il arrête l'école... C'est le temps des tête-à-tête, des bastons contre les bandes de Sarcelles, de Garches. A 18 ans, tout dérape : Dida passe quelques mois à l'ombre.
Sa grand-mère a quitté la ville, lui dort désormais dans une cave : "Je n'arrivais pas à quitter le quartier." Dida découvre la boxe thaïe, dans une salle de Villiers-le-Bel. Coup de foudre : le ring devient son jardin, les cordes, ses nouveaux amis. "Ça m'a recadré, reconnaît-il. C'est tellement dur la boxe thaïe, que ce sport t'oblige à réussir." Mais les embrouilles continuent. Trop de pression ; il lui faut fuir loin de la cité. Micheline emprunte de l'argent, finance le voyage de son petit-fils pour Bangkok, en Thaïlande.
Il est l'un des premiers Occidentaux à se rendre dans ces camps d'entraînement très particuliers. Il dort sans matelas avec les rats comme compagnons : "J'avais déjà connu ça dans ma cité." Il apprend à gagner (encore) le respect... Un promoteur, Samy Kebchi, s'occupe de lui, le propulse sur Canal+ qui décide de diffuser des combats de boxe thaïe le samedi soir en prime time. "Charles Biétry a sauvé ma vie", lance Dida. "Il s'est sauvé tout seul, répond l'ancien directeur des sports de la chaîne cryptée. Nous avions trouvé notre héros." Ses combats impressionnent de Jean-Claude Van Damme (devenu un intime) à Chuck Norris
Il a raconté sa vie dans un film Chok Dee ("bonne chance" en thaï) avec Bernard Giraudeau, sorti en 2005. Le film n'est pas un succès : il sent trop la rose, pas assez l'odeur de sa cave. "On a été trop gentil", admet la productrice Véra Belmont. "Mais il arrive à changer ses défaites en victoire", admire Samy Kebchi. Chok Dee semble avoir marqué une génération. Dans les rues de Paris, des jeunes le reconnaissent et lui lâchent souvent la même formule : "Dida, t'as changé ma vie..." "Mais je ne suis pas un exemple", martèle l'homme aux 87 combats. "Il est moins bête que les boxeurs en général, il n'a pas trop été frappé à la tête", sourit la productrice.
Elle n'a pas tort : Dida est conseiller municipal (sans étiquette), délégué à la jeunesse de sa commune de Chaumontel, dans le Val-d'Oise. Sa vraie réussite ? Ses enfants. "Mes deux garçons ont deux classes d'avance", dit fièrement le diplômé de la rue.
Dida veut mettre son réseau et sa réussite au service des banlieues. Quand les cités se révoltent en 2005, il se rend à Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine, jouer le bouclier pour le maire, son ami Patrick Ollier (UMP). "Nous sommes très proches", raconte le compagnon de Michèle Alliot-Marie. Il avait rencontré le couple sur une plage de Djerba, en Tunisie, il y a une dizaine d'années. Ses innombrables amis de droite, très proches du pouvoir, se sont intéressés à cet homme de gauche alors que les socialistes l'ont ignoré. "Il est d'une générosité naturelle et d'une humilité incroyable, assure l'ancien président de l'Assemblée nationale. Je lui dois beaucoup. Ma politique de la jeunesse s'est faite à partir des dialogues initiés par Dida."
Quand Villiers-le-Bel s'embrase en novembre 2007, Dida organise une rencontre entre la ministre place Beauvau et quelques jeunes du quartier. L'un d'entre eux est aujourd'hui soupçonné d'avoir tiré sur la police. "J'assume, explique Dida. Pour moi, il n'a rien fait." Michèle Alliot-Marie ne lui en veut pas. Il rencontre dans la foulée Bernard Laporte, secrétaire d'Etat aux sports. "Il m'a dit qu'il venait de la campagne et qu'il ne connaissait rien à la banlieue", raconte taquin Dida. Il reçoit un courriel du cabinet, le 17 janvier 2008, qui le charge d'une mission : développer le sport dans les cités. Une visite est prévue une semaine plus tard à Villiers-le-Bel. Bernard Laporte ne s'y rendra pas. La mission à peine commencée s'arrête déjà. "Il a eu peur. Il y a trop de lâcheté", s'irrite Dida.
Il y a quelques semaines, un riche homme d'affaires kazakh lui a proposé de remonter sur le ring, en décembre, à Las Vegas, affronter le champion du monde en titre. Dida doute : les 40 ans arrivent. "Si j'y vais, lâche-t-il, je l'exploserai." http://www.dida.fr/
dimanche 8 mars 2009
Zahia Ziouani, une femme chef d'orchestre en plein coeur du 9-3
"Les gens de banlieue n'aiment pas que le hip-hop, c'est la musique classique qui réunit le plus de monde, on le voit bien à Stains, où l'auditorium est plein à chaque représentation. Certaines familles ne sont pas habituées mais elles sont très curieuses et contentes de découvrir cette musique. C'est important de leur transmettre un patrimoine musical qui a traversé les siècles", a expliqué à l'AFP Zahia Ziouani, jeune femme brune toute en rondeur, au sourire communicatif.
Bien sûr, note-t-elle, "un accompagnement dans la démarche est nécessaire car les conditions matérielles ne sont pas toujours réunies pour qu'un enfant puisse jouer d'un instrument chez lui, par exemple: mais les parents s'investissent dans l'éducation de leurs enfants et on arrive à cette ouverture", souligne la jeune Zahia.
Se revendiquant comme une militante pour le 9-3, elle explique ainsi l'élan qui la porte: "J'ai envie de participer à toute cette sensibilisation envers la banlieue et depuis toujours je suis soucieuse de changer son image négative pour montrer aux habitants de ces quartiers qu'ils ne sont pas des victimes et qu'ils ne doivent pas vivre cette image comme une fatalité: ils ont un potentiel que j'ai envie de montrer".
Son école de musique et de danse, tout au long de l'année, brasse plus de 400 élèves de 40 nationalités différentes et issus de divers quartiers de Stains: "Nous arrivons ainsi à un développement de la culture qui est essentiel pour les habitants de ces quartiers", fait-elle valoir.
Etre une femme, jeune, d'origine algérienne et chef d'orchestre n'a pas toujours été simple pour Zahia. Elle a travaillé dur, combattu les préjugés sur la banlieue et s'est fait une place dans le milieu de la musique classique qui compte très peu de femmes chef d'orchestre. Après s'être donné elle-même les chances d'y arriver, elle souhaite aujourd'hui être reconnue pour ses valeurs artistiques et non pour ses origines.
Il y a dix ans, Zahia, guitariste et altiste de formation, a créé son propre orchestre symphonique, intitulé "Divertimento", où elle a réuni de jeunes talents et de jeunes professionnels de Paris et de Seine-Saint-Denis qui se produisent en France mais aussi à l'étranger. L'orchestre est actuellement en résidence à Stains.
La jeune femme a également dirigé l'orchestre symphonique du Caire et s'est vu attribuer pour l'année 2007 le titre de premier chef invité de l'orchestre national d'Algérie.
Michel Beaumale, maire PCF de Stains, "ne regrette pas de lui avoir donné sa chance" il y a quatre ans en la nommant directrice de l'école de musique et de danse où "les effectifs ont doublé depuis qu'elle est arrivée". "Elle apporte une grande ouverture musicale avec une qualité pédagogique, elle est talentueuse et nous avons énormément de chance qu'elle se soit engagée dans une petite ville comme la nôtre", ajoute-t-il.
Zahia Ziouani se dit, elle, "très attachée à ce département: j'y vis depuis mon enfance, je le connais bien, je m'y sens utile, la ville de Stains m'a séduite car elle est dynamique et même si j'y suis arrivée à une période difficile liée à la délinquance, il y avait plein d'espoir".
Source : AFP
jeudi 5 mars 2009
Mabrouck Rachedi : un écrivain français
C’est l’histoire d’un cadre sup, promis à une belle carrière d’analyste financier, qui lâche « tout », pour essayer de vivre de sa passion : l’écriture. A 32 ans, Mabrouck Rachedi, avant-dernier d’une famille de onze enfants, habite toujours un quartier populaire de Vigneux-Sur-Seine (91270).
Gamin, il était « toujours fourré à la bibliothèque ». C’est un élève brillant qui obtient un Bac C (scientifique). Il décrochera par la suite un DEA en sciences économique. « Très vite, j’ai été salarié dans une société en bourse. Je courrais vers ce dont j’avais manqué le plus, c'est-à-dire l’argent. ! Je me suis interrogé sur le sens à donner à cette quête insensée ». Il trouve alors un accord avec son patron pour quitter sa boîte sous de bonnes conditions. Mais l’après « finance » pour Mabrouck ressemble à un mauvais feuilleton. Très vite, il se retrouve au RMI : « Pour tout le monde, c’est une galère de se faire éditer, alors imagine ce que c’est quand tu viens de la banlieue et que tu t’appelles Mabrouck. Ce milieu m’était tellement étranger que j’ai envoyé mes manuscrits à des maisons d’éditions spécialistes de manuels sur le bricolage !».
Aujourd’hui, on ne sait pas si la sortie de son troisième livre ("Le petit Malik" aux Editions Lattès) y est pour quelque chose mais Mabrouck Rachedi ressemble de plus en plus à ce qu’il a toujours rêvé d’être : un écrivain. Il arrive au rencart avec sur le dos une longue veste noire, où on aperçoit en dessous un épais col roulé années 70. Sa démarche est nonchalante, et l’air est sérieux. Lui manque que la pipe au bec pour ressembler à Jean-Paul Sartre. Mais dans la France 2008, il reste encore et toujours aux yeux des médias « un écrivain de banlieue ». « Quand un gars du 16ème publie un bouquin, remarque le jeune homme, on ne dit pas qu’il est un écrivain bourgeois». Depuis les révoltes sociales de 2005, il semblerait que les éditeurs soient moins frileux à l’idée de publier des textes émanant d’une littérature dite urbaine. Comme pour couper court à quiconque verrait dans sa réussite une conséquence « aux événements de banlieues », que lui a été découvert en 2004...
Son premier bouquin, « le poids d’une âme » (Editions Lattès) sort en 2006. L’auteur y raconte les mésaventures d'un jeune ado de banlieue, toujours au mauvais endroit au mauvais moment, la suite c’est une cité qui s’enflamme, un bus qui carbonise, un guet-apens contre des policiers. Un prélude à 2005...
L’année d’après, le trentenaire publie « Eloge d’un miséreux », (Editions Michalon). Un essai satirique, un poil provocateur,-« qui ne parlait pas de la banlieue », précise-il, où un « pauvre », au lieu de pleurer sur sa misère, prend son malheur comme une aubaine pour profiter de son seul luxe : le temps libre. Avec son dernier livre, on suit l’itinéraire d’un jeune banlieusard. « L’histoire du petit Malik commence à 5 ans. A 26 ans, ce dernier, à défaut d’avoir toutes les réponses à ses questions, se posent enfin les bonnes questions ». On l’aura compris : les ouvrages de Mabrouck Rachedi ont une portée sociale et culturelle. Il s’emporte : « le pire c’est quand quelqu’un dit : je n’y arriverai pas, parce que je viens de la banlieue ». Même s’il admet volontiers « qu’il existe un vrai frein à l’ascension des classes populaires, en particulier de celles qu’on appelle les minorités visibles ».
Aujourd’hui, si le jeune homme de 32 printemps ne trébuche pas sur des lingots d’or, ses livres et ses activités annexes lui permettent de joindre les deux bouts. Il anime des lieux d’écriture dans des collèges en banlieue et en province, il est également chroniqueur pour différents magazines. Il conclut l’interview: « il y a deux types de barrières : la réelle, celle que nous impose la société, et l’imaginaire, celle qui est ancrée dans nos têtes ». Autant d’obstacles que cet homme a su surmonter pour devenir ce qu’il est aujourd’hui : un écrivain qui a toute sa place aujourd’hui dans la littérature française.
Nadir Dendoune (Fumigène)











